—Que vous êtes neuf en affaires encore, mon pauvre cher monsieur! Comment, vous n'avez pas deviné tout d'abord, en lisant ma circulaire, que c'était précisément là le coup de maître? Donnez-vous seulement la peine de raisonner un instant avec moi, et suivez bien le fil de ce raisonnement-ci: Premièrement, n'est-ce pas, il ne dépend plus de moi d'empêcher toute la colonie de m'appeler le Banian? C'est un nom qui me restera en dépit de tous mes efforts, et il y aurait même folie de ma part à chercher à m'en dépêtrer. C'est donc à tourner la difficulté qu'il a fallu m'appliquer, dans l'impossibilité totale où j'étais de la vaincre et d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les personnes étrangères qui recevront tes circulaires, ne manqueront pas de s'informer de toi, et les gens qui te connaissent ne manqueront pas non plus de leur apprendre que l'on t'appelle ici le Banian. Mais comme ces personnes étrangères auront déjà lu sur tes circulaires le nom de Baniani, elles attribueront tout de suite le surnom de Banian, que l'on t'a donné ici, au nom de Baniani, que tu portes dans ta nouvelle raison de commerce, et dont on aura fait l'abréviatif Banian. Tout ainsi s'expliquera donc à mon avantage, pour les étrangers. A la Martinique même, avec le temps, on finira par confondre les deux noms ensemble, et, dans quelques années, les nouveaux venus, la population régénérée, ne saura plus elle-même dire pourquoi on m'appelle plutôt Banian que Baniani, ou Baniani que Banian. Vous voyez bien, par conséquent, qu'en jetant une utile confusion sur ces deux dénominations, de manière à dérouter la piste de la malveillance et à tromper les conjectures de l'ignorance, j'ai fait un vrai coup de maître. Et qu'importe, au surplus, le nom qu'on se donne! c'est la manière dont on le porte qui seule en fait la valeur! Vous verrez quelle sera dans peu la maison Baniani Létameur et Compagnie, que je viens de fonder, et à laquelle mon génie commercial a su déjà ouvrir la carrière de la fortune!

—A cela je n'ai rien à répondre: vous avez prévu les inconvéniens à éviter et les avantages à assurer. C'est au mieux, et je commence à croire que vous pourriez être né, comme vous le dites, pour les grandes affaires… Je dois même avouer que dans le peu d'instans que vous venez de m'accorder pour m'expliquer vos projets, j'ai cru remarquer un changement avantageux dans votre langage et même dans votre style. Vous ne vous exprimez plus comme à bord, avec cette exaltation romantique que j'ai pris quelquefois la liberté de blâmer en vous. Votre circulaire même me paraît écrite en termes simples, intelligibles et convenables, du moins quant à la forme à donner à ces sortes de lettres banales employées dans le commerce. Ce progrès prouve, selon moi, plus de maturité dans les manières, plus de rectitude dans les idées…

—Eh! sans doute qu'il s'est opéré une révolution totale chez moi. A bord vous ne m'avez connu que quand j'étais petit garçon, imbu des idées que j'avais puisées dans la vie de Paris, et tourmenté par les vexations inouïes d'un féroce et farouche autocrate de navire… Mais une année de colonie m'a pesé sur la tête depuis ce temps-là. Aujourd'hui c'est au positif que je vais par toutes les routes du positif. Le commerce n'aime pas les phrases, et il ne se fait pas avec de la littérature… La science des chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des mots, et le calcul des bénéfices, le sombre drame des passions: je compte tout et je ne me passionne pour rien… Voilà pourquoi maintenant vous me trouvez précis dans mes discours, réservé dans mes manières… Mais vous partez demain, m'avez-vous dit?

—Oui, demain et demain matin même, toutes mes dispositions sont faites pour cela.

—En ce cas, c'est vous qui serez chargé de porter mes premières circulaires en France. Toutes les adresses sont déjà mises sur elles. L'almanach du commerce m'a fourni les noms des maisons respectables auxquelles il convient de faire part de l'établissement que je viens d'élever. Vous n'aurez qu'à jeter ce ballot de lettres à la poste du Hâvre, et j'espère bien que, sur le grand nombre de négocians à qui j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera quelques-uns desquels je finirai par obtenir de bonnes petites consignations… La nouveauté a encore tant de charmes, même dans les affaires!…

—Oui, ce sera effectivement de la nouveauté, comme vous le dites… Je me chargerai volontiers, au reste, de votre ballot de circulaires; mais n'oubliez pas que le navire part demain.

—Ce soir le paquet que je confie à votre obligeance et à ma bonne étoile sera à bord… Comment déjà se nomme le navire sur lequel vous avez pris passage?

—Je vous l'ai déjà dit: le Toujours-le-même!

—Ah! c'est vrai, le Toujours-le-même, le fatal Toujours-le-même! Je devrais bien me défier de ce nom infernal, car je suis payé pour cela… Mais le capitaine n'étant plus le même heureusement, et vous étant là toujours, je m'abandonne entièrement à vous… Adieu, mon cher ami… Je vous remercie des bons conseils que vous m'avez toujours prodigués, et j'espère un jour pouvoir vous témoigner toute ma reconnaissance. Adieu, le ciel vous accorde un bon passage, et permettez-moi de vous serrer cordialement la main en vous quittant!»

Le soir même, le ballot des circulaires Baniani Létameur et compagnie était à bord, et nous appareillâmes le lendemain pour retourner en France.