—Ah! diable, du fret… Eh bien! c'est bon: j'en prends encore, ce sera cinquante francs du tonneau… Mais comme, voyez-vous… comme c'est une considération… que du… que du fret, nous pourrons vous faire, eu égard à la quantité de vos marchandises, une petite réduction sur le prix de la traversée pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous beaucoup de fret à embarquer?

—Cinq à six tonneaux, je présume.

—En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne s'entend… Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et en se retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine Lanclume éleva subitement le diapason de sa voix, pour ajouter:

—Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir de vous voir en face, vous m'avez l'air d'un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons assez facilement ensemble sur l'article des espèces. Mousse, avance-nous deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire l'amitié d'accepter quelque chose.

Le capitaine, après ce rapide colloque, changea de chemise devant moi, et en me demandant pardon de la liberté, se roula une cravate noire autour du cou, se passa un gilet blanc qu'il ne boutonna qu'à moitié, recouvrit tout cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre jusqu'à son bord pour prendre connaissance des emménagemens du navire et de la chambre que je pourrais occuper pendant la traversée.

Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce, dans lequel était placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle, au milieu des incidens qu'avait fait naître la conversation, de demander à mon interlocuteur la raison qui avait pu l'engager à donner à son bâtiment le nom sous lequel il naviguait.

—Oh! c'est une histoire toute politique que celle de ce diable de nom-là, me répondit-il. Figurez-vous que pendant les Cent jours, il me prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde sur ce bâtiment que j'avais baptisé du nom de Grand Napoléon. A mon retour en France, des événemens que j'avais totalement ignorés à la mer, venaient de chavirer toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altéré en rien l'admiration que j'ai toujours eue pour le grand homme dont mon navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorités du port où je venais d'arriver, ayant cessé de penser comme moi sur l'article en discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer, et bien vite, sur l'arrière de mon bâtiment, le nom du héros devenu sacrilége après la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai d'abord. La populace s'ameuta contre moi: je résistai alors bien mieux. Le nom resta à force d'obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le large, on refusa de réexpédier le Grand Napoléon, et il fallut bien céder à la force et changer de nom après avoir changé de pavillon… Oh! les coquins, si jamais je les rattrape!

—Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser votre bâtiment?

—Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou l'inspecteur de la douane, car je ne connais guère la hiérarchie de tous ces grades-là, me demanda quel nom je voulais substituer à celui du… je n'ose pas vous répéter le nom dont se servait le renégat pour désigner l'empereur, l'homme à qui il devait tout, l'homme qui l'avait tiré de la poussière peut-être, pour en faire quelque chose de riche et d'élevé.

»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on exerçait à mon égard à propos d'une simple appellation, n'ayant même pas encore choisi un nom à ma fantaisie pour remplacer celui que j'avais cru pouvoir conserver, je m'écriai: Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore la liberté de choisir un autre nom pour mon navire, je vous déclare que mon intention est de l'appeler le TOUJOURS-LE-MÊME! Écrivez, verbalisez, criez, beuglez tant qu'il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne céderai pas d'un pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous plaît d'avoir peur aujourd'hui de ce que vous adoriez encore hier.