—Oui, ma parole d'honneur.

—Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte pour cent dix mille francs d'effets protestés, et ces billets sont signés tout au long, et confectionnés par M. Baniani Létameur, notre aimable Amphitryon, le héros de cette fête, qui est encore réellement magnifique, jusqu'à six heures et demie du matin… Voici l'almanach contenant les heures du lever et du coucher du soleil, à la Martinique, temps légal.

—Comment, il se pourrait?

—Cela se peut si bien, qu'indépendamment de l'almanach, voici les cent dix mille francs d'effets protestés que je suis chargé de faire rentrer… Prenez-vous du tabac?… Ah! comme nous le disions il n'y a qu'un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu'un édifice de bois, de charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents couverts… Et les raz-de-marée, donc!… Voyez ces lourdes embarcations asséchées sur le sable du rivage: une lame vient, poussée et gonflée par la brise impétueuse… Les lourdes embarcations flottent, chassent, chavirent… Pst! les voilà réduites en poussière, et l'ouragan emporte au loin leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!… Ah! c'est vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en usiez pas… La fête est encore magnifique!… Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux de robes transparentes… Où sont donc pour moi les plaisirs de ma folle jeunesse!…»

Et le diable de vilain homme me laissa là tout interdit, pour aller savourer sa quatrième prise de tabac dans la foule, qu'il continua à fendre avec l'impassibilité extérieure qui me l'avait déjà fait remarquer dans le tumulte du bal.

J'étais à peine remis de l'étonnement que venait de me causer sa nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, sans trouver un seul moment pour me dire un mot, s'avisa tout justement de courir vers moi en se dérobant à tous les embarras… «Eh bien, monsieur l'armateur, me demanda-t-il, tout content, tout enivré de lui~même, que pensez-vous de cela?

—Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant répondre catégoriquement à votre question; car en vérité je serais bien embarrassé de vous dire ce que je pense.

—Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous êtes comme tout le monde, ébloui, étonné, ravi: c'est ce que partout l'on me répète. Convenez que vous étiez bien loin de vous douter de cela, quand il n'y a encore que quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez, autant qu'il m'en souvient, l'extravagance de mon projet de fête.

—Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui que je puisse être, je sois tenté de vous excuser: peut-être même que loin de vous absoudre, aujourd'hui je vous plains plus que jamais…

—Toujours la même idée, une idée fixe chez lui: mais vous croyez plaisanter peut-être, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous jure que je suis plus réellement à plaindre que vous ne le croyez: harassé, écrasé, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne aux autres sont cruels… Mais si quelque chose a dû compenser un peu mes tribulations, c'est la bonté avec laquelle toutes ces dames et tous ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez pénétré de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence qui m'ont été prodigués dans cette soirée: on n'est pas plus aimable que cela! Ah! je l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici qu'il faut venir pour trouver ces douces jouissances de société et cet accueil cordial… Pourquoi donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l'air du reproche?