—Vous venez de parler de mes malheurs! Oui, vous en avez parlé de mes malheurs: attendez, je n'en ai déroulé qu'une assez faible partie sous vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh! oui, vous m'écouterez, car des artères d'homme battent dans votre poitrine à vous.

»Sur la route que j'avais été obligé de parcourir pour me rendre de mon refuge à la ville, et retourner de la ville dans mon refuge, il existait une petite case. Dans cette humble case existait une jeune négresse; et dans cette jeune négresse un cœur!… Supplicia, Dieu! la plus belle des filles de l'ange africain! La jeune négresse vit le pauvre homme craintif, souffrant et humilié: elle engagea le pauvre homme à prendre quelque nourriture dans sa case, et le pauvre homme accepta, but et mangea. Et comment eût-il fait pour ne pas accepter, pour ne pas boire et pour ne pas manger!…

»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l'enfant qui bégaie, déposa son histoire dans mon sein débordant d'amertume: elle croyait se confier à un nègre comme elle, j'étais si bien barbouillé. J'écoutai son histoire.

»Le commandeur noir d'une habitation assise au pied du morne où j'allais enfouir chaque soir mon front trempé de sueur, avait acheté la jeune africaine, non pour en faire son esclave, mais pour pouvoir la nommer la compagne de sa vie, la femme de son amour. La modeste case qu'elle habitait lui avait été donnée par le nègre commandeur: l'existence paisible dont elle jouissait lui avait été assurée par son commandeur: l'enfant qu'elle devait porter un jour, sentir remuer dans son flanc, devait être l'enfant, le sang de son commandeur. Dérision du destin!

»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, cinq fois, cent fois, Supplicia, tant qu'il me plut à moi, toujours en l'absence de son commandeur. Sous cette peau factice dont j'avais emprunté la fatale couleur, j'avais conservé l'astucieuse éloquence de l'homme blanc. J'intéressai à mon sort la candeur de la confiante Supplicia… «Nègre maron, me disait-elle, prends pitié de l'amitié que Supplicia a de ton malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n'eus pitié ni d'elle, ni de son époux, ni de moi! Je triomphai de la vertu et de la résistance de l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte sans pouvoir dire en voyant le nègre commandeur ou moi le nègre maron: Celui-ci ou celui-là est le père de mon enfant?

»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi, amant adultère, dans les halliers de la petite case, vous eussiez pu voir aux heures de repos de son habitation, le pauvre commandeur caresser dans la jeune négresse l'espoir si doux de sa prochaine paternité; si comme moi vous aviez pu surtout lire sur les traits de l'épouse coupable, le mal dissimulé que lui causaient ces caresses dévorantes, oh! c'est alors que vous eussiez dit, comme je me le disais à moi-même: Mort, mille fois mort et damnation à l'amant adultère…

»Jusque-là mon criminel amour n'avait pu être soupçonné par l'époux de Supplicia. Le mystère le plus profond avait favorisé la passion la plus féroce… Le bon commandeur dont la joie naïve et pure augmentait à mesure que la grossesse de l'élue de son cœur approchait de son terme, le bon commandeur mettait toute sa joie à tresser le berceau d'osier, à préparer la blanche layette de l'enfant promis à sa prière. Il pleurait d'ivresse au nom qu'il donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés, à cette couronne vivante de son amour paternel.

»Il vint cet enfant si long-temps désiré par l'innocence, si long-temps redouté par moi si criminel… Il devait porter avec orgueil, sur son front d'ébène, la couleur non équivoque de l'auteur de ses petits jours… Le commandeur ne reçut rien dans ses bras crispés, qu'un rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu'il avait demandé au ciel dans ses songes de nuits d'amour!

»Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise de Supplicia… Dans les deux cas à ses yeux, c'était d'un enfant noir qu'elle devait accoucher: moi nègre pour elle, le commandeur nègre aussi pour elle: la différence des traits aurait pu seule faire soupçonner, mais sans certitude accablante, la vraisemblance de la paternité… mais la différence des couleurs, comment l'expliquer? Juste Dieu!…

»Supplicia fut anéantie, confondue… Le commandeur repoussa loin de lui et la mère qu'avait souillée le contact d'un homme blanc, et l'enfant maculé de sa teinte originaire… Le malheureux nègre devint la fable, la risée des plus vils esclaves qui étaient bien aises de punir en lui la confiance vertueuse avec laquelle il avait tressé le berceau, préparé la blanche layette du petit noir qu'il croyait avoir…