Après avoir accueilli ma boutade avec résignation, il reprit ainsi le fil de son récit:
«L'état de splendeur dans lequel vous m'avez vu, n'eut qu'une face et qu'un instant: ce fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la lueur fantastique de l'étoile sur le miroir des eaux mouvantes. Mon activité me l'avait acquise, cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les flambeaux de ce malheureux bal auquel vous m'aviez fait l'honneur d'assister, et dont je voulais fasciner les yeux de toute la colonie, devaient éclairer mon néant. C'est au sein des plaisirs que j'offrais avec tant de libéralité à ces ingrats, que le poignard qu'ils appelaient sur ma poitrine brillait dans l'ombre pour m'égorger au sortir de la fête, au dénouement de ce drame de fleurs… Je n'ai pas besoin de vous rappeler cette catastrophe, que vous avez sans doute, comme tous les honnêtes gens, mouillée de vos larmes. Vous m'aviez prédit mon sort, et ce sort a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin même, j'ose le proclamer. Dès que la nouvelle de ma chute se fut répandue, et avant même qu'elle ne devînt un bruit européen, des ennemis immondes, que je ne soupçonnais pas, se liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la boue où ils étaient éclos, les indignes! J'avais eu cent amis dans la prospérité; j'eus un million de vampires à se ruer sur ma chair, dès que cette chair leur parut taillable à merci et cuite à point. Les lois sont si humaines pour la lâcheté et la barbarie, et si cruelles pour la probité malheureuse et la splendeur déchue du ciel où elle nageait!… La calomnie, ce monstre de tous les pays et de tous les temps, voulut s'en mêler aussi: rien n'aurait été bien fait sans elle; rien, oh non! il fallait qu'elle assistât au festin dont mon cadavre était l'appât et l'ornement, et qu'elle, l'infâme, s'assît même en grande dame au haut de la table… On m'accusa enfin de… Non, ma bouche se refuse, se refusera sans cesse au service que mon âme voudrait exiger d'elle pour tout vous révéler… On m'accusa de…; enfin je ne puis pas prononcer le mot que le démon, dans sa rage, a articulé contre moi dans ma misère… La fausse-monnaie est en effet une chose si facile à frapper, dans cette colonie, que l'on peut, en vous crachant un titre satanique à la face, vous dire: Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front pur; et ajouter encore: Je suis content, je t'ai taché pour l'éternité, sans que tu puisses laver cette tache, en criant même avec larmes à tes juges: Mais pour battre de la fausse-monnaie il fallait des ustensiles, et je n'en ai pas. Tes juges te répondront: Ne sait-on pas qu'avec un couteau et un marteau on peut ici diviser une gourde en cinq, au lieu de ne la diviser qu'en quatre parties… Horreur, trois fois horreur! Mes cheveux, quand je vous raconte ces abominations, ont dû, j'en suis sûr, se dresser perpendiculairement sur ma tête, n'est-il pas vrai?
—Non, je ne vois pas encore… Mais continuez pour que nous arrivions vite au fait.
—Il me fallut fuir: résister, c'eût été me faire briser les os; rester, c'eût été donner une épaule de plus à noter de l'éternelle flétrissure sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois jours après avoir été attaché sur cette pointe de rochers déchirans, j'errais tout meurtri; j'étais dans les Mornes, cachant, au milieu des animaux féroces qui habitent les forêts inaccessibles, la trace de mes pas aux hommes, plus féroces encore que ces animaux affreux… je devins, en un mot, ce que l'on appelle maron dans la langue classique de ces barbares… oh! oui, maron, maron comme le pauvre esclave qui fuit la charrue à laquelle on l'enchaîne, qui se sauve du fouet qui va boire son sang et manger ses muscles pendans sur ses reins… Deux mois je masquai ma honte à tous les yeux, dans l'épaisseur et le mystère ombreux des bois. La terre m'avait reçu sur son sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence: il suffisait… Les fruits que m'offraient les arbres dont je chérissais la toiture verte, me nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la nuit me prêtaient encore leur dôme de feuillage pour offrir le sommeil à mon corps épuisé, harassé, brûlé… J'aurais même été heureux peut-être dans les bras de cette vie sauvage, empreinte si fortement d'un parfum de proscription, sans un désir inexplicable que j'avais emporté avec moi comme un ver, chargé sans doute par l'arrêt du destin de me ronger le cœur pendant le jour, de me le ronger encore pendant la nuit, et enfin de me le ronger nuit et jour, soir et matin… J'avais laissé un fils courant, jouant peut-être parmi les hommes: c'était le seul amour qui me fût resté de l'humanité… La mère de cette chair de ma chair s'était endormie depuis peu sur l'oreiller de la mort… Je voulus revoir mon fils, ne pouvant revoir la mère et le fils ensemble: je voulais le revoir, ce cher enfant, comme je vous l'ai déjà dit; mais sans exposer la justice des hommes à commettre un crime de plus, en me punissant comme un forfaiteur… Mais comment parvenir à satisfaire le désir du père, sans risquer la tête du condamné?… C'était la question toute débordante d'avenir pour moi et pour le jeune enfant…
»J'avais remarqué que les nègres marons qui s'enfuyaient à mon approche et qui redoutaient le contact de l'homme blanc, faisaient brûler du bois et descendaient le soir à la ville pour aller vendre ce bois calciné et réduit en charbon-franc… Je les avais vus revenir ensuite dans les Mornes et jouir de l'impunité de cette tentative si innocente, les pauvres diables!… Leur exemple m'enhardit: je pouvais comme eux faire du charbon aussi, moi homme comme eux, moi riche de deux bras et de deux jambes comme eux… mais comme eux je n'étais pas nègre… Malheur sur moi! Une idée que repoussa d'abord la fierté que j'avais conservée sous mes habits en lambeaux; une idée vint luire, scintillante à mon esprit… L'idée frappa de nouveau à la porte du désir qui me rongeait: elle finit, l'idée, par entrer tout entière dans mon âme ouverte à un millier d'angoisses paternelles… On parle en Europe de l'aristocratie de la peau… Je songeai à acquérir, moi blanc, le privilége abject attaché à la couleur de la caste opprimée… J'usurpai en un mot le privilége exclusif dont jouissaient les nègres marons, mes compagnons d'exil… Je devins nègre!… nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi frémir, vous, quand je ne frémis pas moi-même à ce souvenir!
—Et par quel miracle devîntes-vous donc nègre?
—Par un miracle enfant du malheur, que me révéla l'adversité et que m'aurait toujours caché la prospérité… Des jus d'herbes, des acides que me fournirent encore les bons arbres qui m'avaient nourri et abrité, firent l'affaire; et en quinze jours d'efforts et d'essais opiniâtres, la blancheur importune de ma peau disparut entièrement, et grâce enfin à la chevelure laineuse qui de tout temps a couronné mon front d'homme, je pus, sans m'exposer à être dévoré par mes persécuteurs, descendre aussi à la ville pour vendre le charbon que mes arbres toujours chéris m'avaient encore procuré, en tombant par nécessité dessous ma main dans le feu.
—Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin l'embrasser?
—Je ne l'embrassai pas, je ne le vis même pas; je ne vous en parle même pas… Mes larmes doivent vous dire assez du reste ce qu'il était devenu pendant mon absence cruelle, pendant mon absence si involontairement parricide… Mort, oui mort, mort comme sa mère… Et non pas comme moi, puisque je vis! Ah!
—Je conçois votre affliction… Les malheurs que vous avez éprouvés sont grands: ils ne sont peut-être pas encore finis; mais si je puis vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos intentions.