«Me trouvez-vous bien changé?

—Oui, lui répondis-je; vos traits m'ont paru d'abord un peu altérés.

—Des traits de fer se seraient altérés à moins… Et maigri? ai-je beaucoup maigri?

—Oui, je trouve que vous avez aussi un peu maigri…

—Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu! au milieu de la vie de bête fauve dont j'ai vécu pendant trois mois!… Mais vous trouvez que j'ai maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose que de maigrir… vous allez tout apprendre.

»Vous savez quelle a été jusqu'ici mon existence heurtée, saccadée, mêlée de pluie et de beau temps, d'or ciselé et de plomb brut: les doigts d'acier de la fatalité semblent l'avoir prise par la main, mon existence, pour la conduire entre de rares fleurs et des rochers bien aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en un seul mot, une robe de soie noire, que quelques paillettes ont parsemée, en scintillant, de leurs étoiles vives, mais dont le fond est toujours resté noir.

—De quoi, s'il vous plaît, voulez-vous me parler, avec votre robe de soie noire?

—Mais de mon existence; c'est une comparaison dont je me suis servi pour rendre plus complète, plus saisissable corps à corps, l'idée que je veux vous donner de mes malheurs.

—Oh! de grâce, expliquez-vous le plus clairement possible, si vous voulez que je comprenne bien ce que vous avez à m'apprendre, et ce que vous avez besoin que je sache?»

Dans les fortunes diverses qu'avait éprouvées mon Banian, je m'étais aperçu que son langage avait toujours changé comme sa position, et s'était travesti en quelque sorte selon le bon plaisir des circonstances ou de sa destinée. Au faîte de sa prospérité, il m'avait paru s'exprimer à peu près comme tout le monde, et devenir même simple et lucide dans ses discours, à mesure qu'il devenait arrogant dans ses manières. Dans l'adversité qui avait précédé et suivi le règne passager de son bonheur, je l'avais retrouvé comme à bord, boursoufflé dans ses expressions, et cherchant à fleurir son jargon sentimental, de façon à se rendre tout-à-fait inintelligible. C'était pour prévenir le flux de phrases inutiles qu'il se disposait à me débiter sur un ton d'exaltation toute romantique, qu'au début de son histoire j'avais jugé à propos de l'interrompre.