Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus occupée des objets nouveaux qu'elle voyait dans l'appartement que de la cause qui avait amené son amant chez moi, elle n'eut rien de plus pressé, après m'avoir salué, que de faire le tour de la chambre en élevant son enfant sur ses bras pour lui montrer les petits mondes (les figures) qu'elle remarquait sur deux ou trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie…

Le vainqueur de cette noire beauté ne m'avait pas au reste trompé dans le tableau presque séduisant qu'il m'avait fait des charmes de sa conquête. Supplicia était une des plus jolies négresses que l'on puisse voir, et s'il m'avait paru possible qu'un blanc s'amourachât d'une esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonné à mon Banian la tendresse qu'il me disait éprouver pour la mère de son fils.

Le luron s'apercevant de l'intérêt avec lequel je contemplais l'insouciance ingénue de Supplicia et les innocens cris de joie que jetait son enfant dans le moment même où le sort du père pouvait inspirer de si vives craintes, le luron, dis-je, crut devoir profiter de cet instant pour redoubler de sollicitations…

«Vous ne me laisserez pas tomber dans les mains de mes persécuteurs, me répétait-il: c'est toute une famille qui a mis ses destinées sous la sauve-garde de votre humanité. Songez aux trois heureux que vous pouvez faire, et rassurez le cœur d'un père, car il a besoin d'être rassuré son cœur!

—Écoutez, lui dis-je au bout de quelques minutes de réflexion: il faut que vous quittiez la colonie: c'est là une des nécessités de votre position.

—Je ne demande pas mieux.

—Mais que vous la quittiez seul, si c'est possible…

—C'est toujours ce que j'ai pensé.

—Je dis si c'est possible; car aujourd'hui vous savez combien il est difficile de sortir du pays en bravant la sévérité des arrêts du gouverneur et en trompant la surveillance des agens de l'autorité et des créanciers intéressés à se saisir de la personne de leurs débiteurs.

—Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y a long-temps que j'aurais été chercher ailleurs un refuge contre l'avidité carnivore de mes vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés, vous, car les ressources de votre imagination égalent la générosité de votre cœur… Et quelle reconnaissance aura pour vous cette bonne et chère Supplicia… Vous l'aurez sauvée aussi, elle et son enfant ne partiront pas.