—Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia elle et son fils…

—C'est bien comme cela que je l'entends: je partirai seul pour plus de prudence et de facilité.

—Et comment alors pensez-vous que j'aurais sauvé Supplicia et son enfant en vous offrant les moyens d'échapper à vos créanciers? Je conçois bien l'intérêt que vous avez à partir au plus vite d'ici; mais je ne m'explique pas aussi bien le désir que peut avoir votre négresse à se séparer de vous?

—Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez toute la famille en me facilitant les moyens de partir seul, j'ai voulu exprimer la satisfaction morale qu'éprouverait Supplicia une fois qu'elle me saurait hors de danger. Comme elle ne vit en quelque sorte que pour moi et son fils, j'ai cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver elle-même, la sauver moralement enfin en même temps que moi. Vous entendez bien, n'est-ce pas?

—Oui, j'entends fort bien que vous voulez vous sauver le plus tôt possible vous d'abord… J'y songerai du reste… Mais comme il est déjà tard, que le temps est affreux et qu'à l'heure qu'il est il me serait impossible de voir les gens à qui probablement il me faudra parler pour trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque, allons nous reposer jusqu'à demain. Vous allez rester dans cet appartement avec votre négresse et son fils, car je serais bien embarrassé de vous trouver un lit dans la maison sans risquer d'éveiller quelques dangereux soupçons. Il y a au surplus un canapé et des nattes ici: cela vous suffira pour une nuit… Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque chose que nous puissions entreprendre pour votre évasion. Moi, de mon côté, je vais chercher dans ma tête le meilleur moyen que mon imagination m'offrira pour vous tirer d'embarras… Reposez-vous en attendant; ici, vous le savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l'abri de toute violence, si ce n'est à l'abri de toute indiscrétion au milieu des bavardes de mulâtresses que vous avez dû rencontrer en entrant, sur le seuil de la porte.

—Non, par bonheur, je n'ai rencontré personne en venant chez vous; et c'est là encore un présage que j'ai accepté comme un gage de succès!

—Puisse cette confiance ne pas vous tromper: je le désire de tout mon cœur… Bonsoir!…

—Ah! ce cœur est si bon qu'il ne désire jamais que le soulagement de l'infortune, et le ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il souhaite.

—C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir Supplicia!

—Bon soué moushé. Qu'a souhaité bonne nuit ba ous.