—Une faveur encore, mon cher monsieur, que vous ne me refuserez pas. Embrassez mon enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai dans l'idée que cela portera bonheur à mon fils.»
Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui dormait déjà. Supplicia, en me présentant le front de son marmot pour me le donner à baiser, ne put s'empêcher de rire comme une folle, en me montrant les dents les plus blanches entre ses lèvres de jais… Le Banian dissimula encore le dépit que devait lui causer l'hilarité fort mal placée de sa maîtresse.
Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre dans des dispositions d'humeurs aussi différentes, et j'allai me coucher.
XV
D'où est-il venu? où était-il caché? par où a-t-il passé?
(Page 295.)
Le capitaine Invisible;—un camarade de lycée;—une évasion.
Le lendemain je sortis avec le jour naissant, pour réfléchir, tout seul, au moyen le plus prompt et le plus sûr de faire partir mon homme de la colonie: c'était là le meilleur parti que j'eusse à prendre dans son intérêt et pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur avec laquelle on visitait tous les navires et les caboteurs qui appareillaient de l'île, rendait l'exécution de mon projet assez difficile. Aucun capitaine, aucun patron n'aurait voulu, j'en étais bien sûr, engager la responsabilité qu'on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre le service d'embarquer par-dessus le bord, un fugitif de l'espèce de mon Banian. Le jeter du fond d'une pirogue dans une colonie voisine, aurait été peut-être une tentative praticable; mais quels reproches n'eût-on pas été en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrétion si naturelle à mon protégé, m'avait exposé quelque jour à la dangereuse révélation du mystère de son évasion! Diable d'homme, me disais-je, en me promenant tout préoccupé sur les quais du port: il faut justement qu'il soit venu à moi pour m'embarrasser de son malheur et de la folle complaisance que j'ai de vouloir le tirer de ce mauvais pas!
Un coup de canon de partance vint, au soleil levant, m'arracher à mes méditations sur les embarras de ma position et la facilité de mon caractère trop obligeant.
Ce coup de canon venait d'être tiré par un corsaire Buenos-Ayrien qui, depuis quelques jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi, sur rade. Il rappelait son équipage à bord depuis quarante-huit heures, pour rallier tout son monde afin d'appareiller le lendemain ou le surlendemain pour aller on ne savait encore où.
Ce corsaire, que j'avais déjà remarqué avec les autres curieux de l'île, était un grand brick de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné, épinglé comme un bâtiment de l'État, et commandé, disait-on, par un jeune et vaillant marin français, que l'on ne désignait que sous la dénomination assez étrange du capitaine Invisible. Le nom du navire lui-même n'était guère moins singulier que celui de son commandant: il s'appelait l'Oiseau-de-Nuit!