Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une des idées que venait de faire jaillir dans ma tête la lueur du coup de canon de partance, si le capitaine Invisible consentait à recevoir à son bord un bandit de plus, il me rendrait là un bien bon service! Il lui serait si facile, à lui, d'enlever sans inconvénient de la colonie, l'homme que je me suis mis sur les bras, qu'il ne demanderait peut-être pas mieux que de se charger de la corvée, moyennant une honnête rétribution… Allons de ce pas même trouver le capitaine Invisible, et nous verrons ce qu'il nous dira.
Je demandai au premier passant que je rencontrai, la demeure du capitaine. Son nom avait déjà acquis une telle popularité dans la ville depuis les quelques jours de son arrivée, que les nègres avaient fait une chanson sur lui et sur ses exploits, sans connaître probablement beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne. Il ne me fut donc pas très difficile de me faire indiquer la demeure du fameux capitaine.
L'Invisible était descendu dans une des plus jolies maisons de la place de Mouillage, maison qu'il avait louée pour lui seul pendant le temps de sa relâche à Saint-Pierre.
A la porte du logis qui m'avait été montré du bout du doigt, je vis deux très beaux chevaux de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers, et que tenait roide par la bride, un petit nègre fort gentil, vêtu en jockey anglais.
Un homme à la taille élancée, au maintien élégant et en costume de cavalier fashionable, s'était montré de loin à moi, la cravache à la main; et après avoir jeté un coup d'œil de maître sur les coursiers, était rentré dans la maison avant que je fusse assez près de lui pour bien voir sa figure.
Je demandai le capitaine Invisible à une grande fille de couleur, placée debout sur le seuil de la porte…
«Le voilà qui va partir pour la promenade, me répondit la grande fille.
—Qu'est-ce qui me demande là? s'écria, du fond de l'allée, une voix dont la vibration produisit sur moi l'effet le plus extraordinaire.
—C'est un monsieur qui désire parler à M. le capitaine, dit la jeune habituée du logis.
—J'y suis à l'instant; qu'on fasse entrer dans le salon.»