J'entrai donc dans le salon en attendant que le capitaine me fît la faveur de m'entendre, car c'était lui qui venait de parler. Le temps qui s'écoula avant son arrivée me permit, au reste, d'examiner un peu l'appartement dans lequel je me trouvais pour la première fois. Des persiennes chinoises descendant sur quatre larges fenêtres empêchaient le soleil de pénétrer entre leurs réseaux, en laissant la brise du matin seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles dessins de fleurs. Deux ottomanes de crin, des fauteuils de très bon goût, des glaces et un piano à queue, complétaient l'ameublement élégant de cette salle d'attente.

Quand le capitaine parut à mes yeux, je le reconnus, malgré l'incertitude du demi-jour vert que les persiennes jetaient dans l'appartement, pour l'homme que j'avais aperçu de loin, jetant un coup-d'œil sur ses chevaux de course. Il me salua gracieusement en s'excusant, en des termes choisis et d'un ton tout-à-fait de bonne compagnie, de m'avoir fait attendre si long-temps. «Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, monsieur, pour que nous puissions parler de l'objet qui me procure l'avantage de vous recevoir… Mérilla! Mérilla!

—Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit en se présentant encore la belle et grande fille.

—Faites lever un peu ces persiennes du côté du jardin, là, du côté où le soleil ne donne pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit salon. Eh bien! monsieur, maintenant vous me voyez tout disposé à vous entendre et à vous… Eh! bon Dieu, s'écria en s'interrompant tout-à-coup l'Invisible, dès que l'élévation des persiennes lui eut permis de voir mes traits; est-ce que nous n'avons pas déjà eu le plaisir de nous connaître?

—Mais effectivement, il me semble!… m'écriai-je à mon tour, en examinant de plus près la figure de mon interlocuteur.

—Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade de classes et de fredaines. Le cœur ne se trompe jamais dans ces sortes de reconnaissances-là: c'est toi… embrassons-nous provisoirement…

—Comment, il serait possible que ce fût… Mais oui! c'est bien toi, mon bon et vieil ami. Embrassons-nous plutôt deux fois qu'une.»

A la suite de cette reconnaissance et du double embrassement qu'elle entraîna, arrivèrent les épanchemens de l'amitié, les questions et les confidences. Mon ancien camarade Ramont, car c'était le nom qu'il portait au lycée, me demanda d'abord ce que je faisais à la Martinique. Je lui racontai en quelques mots ma vie depuis qu'à l'âge de quatorze ou quinze ans, nous nous étions perdus de vue tous les deux. Ensuite, ce fut à lui de parler, et je me disposai à l'écouter avec d'autant plus de plaisir, que je m'attendais au récit de quelques-unes de ces bonnes aventures dont une existence comme la sienne avait dû être semée. Mais avant de satisfaire ma curiosité, mon ami jugea à propos de donner quelques ordres aux gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!… Mérilla parut.

«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez en conséquence… Dites à mon jockey, au petit William, de desseller mes chevaux. Je n'irai pas à la promenade aujourd'hui; n'oubliez pas aussi que, pour le moment, je n'y suis pour personne.»

La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation qu'il avait un instant interrompue pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi au commencement de son histoire: