«Tu dois te rappeler qu'au lycée, j'étais un bon élève, assez soumis, passablement exact, mais d'un caractère un peu fantasque, plus enclin aux amusemens et aux plaisirs périlleux, qu'aux jeux paisibles et aux récréations paresseuses. Mes parens me destinaient au service militaire; et moi, pour ne pas trop contrarier le goût de ma chère famille, et pour en faire un peu à ma tête, je me fis marin. L'apprentissage du métier, presque toujours si pénible pour les autres, ne fut pas très rude pour moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne volonté dans un noviciat qui satisfaisait mes penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais en course déjà comme second, et la paix me trouva ou me surprit capitaine de corsaire, à vingt-et-un ans.

»J'avais gagné quelque peu d'argent à ce métier-là: mais le goût que, même dans l'exercice de ma rude passion, j'ai toujours eu pour un certain luxe, ne me permettait pas de rester long-temps inoccupé… La marine marchande m'offrait bien une carrière que j'eusse pu parcourir tranquillement, mais quand on a tâté de la course, les voyages à la papa sur mer me paraissaient bien fades, bien insipides. Je sentais parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout exprès recommencer la guerre pour moi, afin de m'offrir l'occasion d'exercer l'état qui me convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait pas, dans quelque coin du monde, deux nations qui se battissent entre elles sur mer, et j'appris bientôt que les colonies espagnoles insurgées, livraient encore quelques escarmouches sur l'eau aux bâtimens qu'elles pouvaient rencontrer naviguant sous le pavillon de leur ancienne métropole.

»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain et fidèle, ou Espagnol colonial et révolté. J'avais le choix. Mais la révolte m'alla mieux que la fidélité. D'ailleurs, pour s'introduire dans le corps déjà organisé de la noble et antique marine espagnole, il aurait peut-être fallu des titres ou des protections. Chez les colons insurgés, il y avait une marine à former, et l'on est moins difficile sur le choix, quand on manque de tout. Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire à personne, sans même, je crois, en informer la nation dont il m'avait pris fantaisie de devenir le sujet et le très humble serviteur.

»Il faut te dire aussi que la recommandation que je portais avec moi, ou plutôt qui me portait elle-même en arrivant dans la Plata, était assez propre à me faire accorder la naturalisation de citoyen argentin, sans autre forme de procès.

»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début, avec une goëlette de quatorze canons, que j'avais fait construire à Bayonne, en intéressant dans l'opération qui m'était venue dans l'idée, tous ceux de mes amis qui avaient de l'argent et l'envie de placer leurs fonds à gros intérêts.

»Tout jusqu'ici m'a réussi au-delà de mes espérances et de celles des actionnaires qui m'avaient confié la gestion de l'opération. J'ai fait la guerre aux Espagnols, et peut-être bien même, par erreur, à quelques autres nations maritimes, avec le bonheur le plus constant. Je pourrais presque dire que depuis trois ans enfin, j'ai navigué en bas de soie et en pantoufles, car la mer n'a encore été couverte pour moi que de fleurs, de parfums et d'or. La terre au reste, avec ses délices, ne m'a jamais endormi sur ses roses, et j'ai su concilier toujours, par un accord heureux, mes goûts pour le luxe et les plaisirs recherchés, avec l'activité et l'ordre nécessaires à ma profession. Aujourd'hui, comme tu le vois, je commande le plus beau corsaire de la république, et je pourrais même ajouter toute la marine buenos-ayrienne, résumée dans mon seul navire. Je fais ce que je veux; je m'arrête où je me trouve bien; je pars quand bon me semble pour aller où il me plaît, et avec cela, ma foi, j'ai le bon esprit et la saine philosophie de me croire heureux et de vivre content.

—Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui me paraissait avoir dû être si aventureuse, s'est bornée à ces événemens si simples et si naturels?

—Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas toujours croire que, parce que l'on est corsaire, on mange les hommes tout crus et les femmes sans se donner la peine de les éplucher de leurs vêtemens… Mais tiens, tu viens de m'appeler là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne saurais croire le plaisir que tu m'as fait! Il y a si long-temps que ce nom si rempli de tant de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti à mes oreilles!

—Ah! c'est vrai, on ne te connaît ici que sous la dénomination du capitaine Invisible. Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en sommes sur ce chapitre, la signification énigmatique attachée à ce nom singulier?

—Sottise que tout cela, sottise, mon ami! C'est un conte populaire, une superstition même que l'on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais venu, sans te douter que tu me connusses, me trouver pour quelque chose, n'est-ce pas?