—Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais maintenant, je t'avouerai sans détour que je serais bien aise d'apprendre pour quelle raison on t'a surnommé l'Invisible.
—Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier à tout le monde, et personne ne m'a cru; on a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui tendait à me faire passer pour un être extraordinaire, qu'à une farce qui expliquait tout naturellement une chose fort commune. O les hommes! les hommes! est-ce donc imbécile, les hommes!… N'est-il pas vrai? Mais ton affaire, voyons un peu?
—Après la confidence que j'attends de ton amitié, tiens, je suis peut-être en ce moment aussi imbécile que les autres, et plus indiscret encore sans doute; mais j'attends…
—Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse pour la centième fois! Tu vas voir combien est vulgaire l'origine des plus beaux surnoms en général, et de celui de ton ami en particulier.
»Imagine-toi que, commandant un corsaire mouillé aux îles Sainte-Catherine, je me trouvais à terre au moment où tout annonçait un coup de vent prochain. Comme il faisait nuit quand l'apparence soudaine du mauvais temps m'engagea à retourner tout de suite à mon bord, et que je ne rencontrais personne, pas même un nègre sur le rivage pour m'y conduire, je pris le parti de sauter tout seul dans un misérable rafiau que je détachai sans peine de la plage, et avec lequel, au bout d'une demi-heure, en tirant comme un perdu sur mes deux pagaies, je parvins à me rendre le long de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient à bord en prenant les dispositions nécessaires contre la tempête qui se préparait, les avait empêchés d'entendre le clapotement de mon rafiau et de remarquer mon arrivée. Je profitai de ce moment de confusion pour grimper par l'arrière sans être vu, en envoyant d'un coup de pied mon rafiau en dérive, et une fois sur le pont en descendant, d'un autre coup de pied, tranquillement dans ma chambre.
»La tempête se déclare et devient si furieuse, que mon corsaire est enlevé au large par l'ouragan, qui vient de casser ses câbles. Le second du navire, chargé de la responsabilité des événemens en mon absence, se lamentait de me savoir à terre.
»Si encore, dans notre malheur, le capitaine était là, disait-il, eh bien, je me moquerais de la perte du corsaire, si nous devons nous perdre.—Oui, répétaient tous mes matelots rassemblés sur le pont, si le capitaine, au moins, était avec nous!… Ah! pourquoi n'y est-il pas, lui!…—Eh bien! qu'y a-t-il, m'écriai-je en sortant de ma chambre, où je m'étais tenu caché, et en leur faisant entendre ma voix au sein de la nuit et de la tourmente, c'est moi que vous demandez; mais ne suis-je donc pas avec vous?
»Ces paroles, prononcées d'une voix tonnante et dans un pareil moment, produisirent sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant. Il semblait que je fusse descendu des nues enflammées, au milieu d'eux, pour les secourir dans la tempête… D'où est-il venu? Où était-il? par où est-il passé? se demandaient-ils les uns aux autres, avec joie d'abord, avec surprise ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur superstitieuse. Mon second, tout ébahi, osait à peine en croire ses yeux; mes officiers ne m'approchaient presque plus que comme un miracle. Je donnai pendant l'ouragan les ordres nécessaires; ma manœuvre réussit, le navire fut sauvé, et quand, au bout d'un ou de deux mois de croisière, je revins à Buenos-Ayres, chargé d'un peu de butin espagnol, tout mon équipage s'empressa de proclamer mon invisibilité, fondée sur mon apparition subite à bord pendant le coup de vent de Sainte-Catherine. De là, les contes, fables et romans que le siècle, que les contemporains ont faits sur le compte de ton serviteur. Hein! quand je te le disais, qu'excepté nous, c'était bien bête les hommes?
»L'envie de m'amuser un peu de la surprise de mes gens, m'engagea à leur cacher quelque temps le mystère de mon arrivée à bord. Mais eux s'avisèrent de prendre la plaisanterie au sérieux, et quand je voulus leur expliquer mon prodige, il n'était plus temps. La crédulité s'était emparée de l'aventure pour lui faire peut-être courir un jour les quatre parties du globe.
»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais sans l'autre; et le hasard se chargea d'ajouter encore un autre motif à celui qui, déjà, m'avait fait passer pour un homme fort raisonnablement extraordinaire. Une nuit, étant en cape sur un autre bâtiment, avec un temps épouvantable, un coup de mer tombe à bord, balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages et m'enlève, moi qui te parle, avec cinq ou six de mes hommes qui se noient. Plus heureux ou plus adroit que ces pauvres diables, au lieu de me laisser engloutir par la mer, je saisis une des sauve-gardes du gouvernail, et Dieu aidant, je grimpe par l'arrière sur le pont, où le coup de mer venait de jeter le désordre… Tout autre, peut-être, se serait empressé de répondre: me voilà! aux cris de l'équipage qui hurlait: le capitaine est à l'eau, sauvons le capitaine! Plus calme, plus philosophe que cela, moi je me contentai de descendre, à pas de loup, dans ma chambre, de me coucher et de m'endormir, pendant que mon second faisait mettre à la mer une embarcation, qui manqua de se perdre, en me cherchant au milieu des lames furieuses.