»Le lendemain matin, au moment où tous mes officiers et mes matelots encore consternés réparaient, tant bien que mal, les avaries de la nuit, je monte, j'apparais frais et reposé sur mon gaillard d'arrière, pour demander des nouvelles du coup de mer, et donner froidement mes ordres souverains.
»L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure, produit plus d'effet aux yeux ébahis de mes gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient mis volontiers mes habits en pièces pour en faire des reliques, si j'avais été d'humeur à me laisser traiter comme un saint… Oh! dès lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus permis de nier le pacte que j'avais passé avec le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être surnaturel, une espèce de démon des eaux, un bienheureux, ou un damné, que sais-je! Le plus simple bon sens expliquait tout; on aima mieux attribuer mes deux aventures à un miracle, et ton ami de collége est devenu, en dépit du sens commun, et en dépit de lui-même, le Capitaine Invisible, prêt à te servir en toute occasion, s'il en était capable.
»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne trop de l'acharnement stupide que l'on a mis à faire de moi un être mystérieux, un personnage cabalistique. Les contes absurdes dont j'ai été l'objet m'ont rendu au moins ce service, que les matelots dont j'ai besoin me vénèrent presque à l'égal d'un envoyé de l'antechrist ou du ciel. Tu ne saurais t'imaginer même le respect fanatique avec lequel ils m'approchent, parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres. Aussi je puis bien t'assurer qu'aucun capitaine n'a jamais navigué avec plus d'agrément et d'autorité que je le fais. A terre, c'est à qui s'embarquera avec moi; à la mer, c'est à qui m'obéira le plus servilement. D'un mot, je ferais sauter tout mon monde dans une fournaise; d'un coup d'œil, j'enverrais mes cent cinquante drôles à l'abordage d'un vaisseau à trois ponts, persuadés, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu qu'ils trouvent le moyen de me contenter, il n'y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage à redouter, et que je suis toujours là pour parer à tous les événemens de ce bas-monde… Mais c'est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries… Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire qui t'amenait vers moi. Parle, est-ce de l'argent qu'il te faut? Mon secrétaire est là. Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à te plaindre? Parle encore: il y a chez moi des armes et de la poudre; et, cette fois, c'est moi en personne, et non mon secrétaire qui y sera, et trop heureux encore de pouvoir être agréable en quelque chose à l'un de mes plus chers camarades d'enfance.»
L'accueil amical et franc que venait de me faire mon ancien camarade de lycée, me parut, ma foi, d'assez bon augure pour le service que j'avais à lui demander, et j'entrai de suite en matière avec l'Invisible, en le priant de prendre à son bord le Banian dont je voulais me défaire. Mais afin d'intéresser plus sûrement, en faveur de mon protégé, le commandant de l'Oiseau-de-Nuit, je jugeai à propos de donner quelques petits détails biographiques sur le compte du personnage, et voyant que ma narration paraissait amuser mon ami Ramont, je poussai la hardiesse jusqu'à lui raconter en peu de mots, l'exil du Banian dans les bois, et l'histoire de ses amours avec la négresse Supplicia. Tout ce que je savais de la vie de mon fugitif y passa, enfin. Ce n'était guère avec un homme comme l'Invisible, que les petits ménagemens et les pudiques réticences pouvaient être de saison. Il avait dû voir des choses si extraordinaires et des individus de tant de façons dans le cours de son existence de marin!…
Après m'avoir écouté avec attention, et je pourrais même dire avec une bienveillance marquée, pendant près d'une demi-heure, il me demanda:
«Que sait faire monsieur ton favori?
—Mais, mon cher camarade, pour ne pas m'exposer à trop le flatter ni à te tromper, je t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire grand' chose. Peut-être bien cependant pourrait-il hasarder un peu de cuisine…
—Jamais, avec moi, l'équipage ni l'état-major même ne font de cuisine. Ils la trouvent toute faite à bord des navires dont je m'empare. C'est plus court pour moi et plus encourageant pour eux. De la viande salée tant qu'ils en veulent, à la bonne heure; mais une nourriture recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à l'abordage d'un bâtiment où ils sentent seulement la fumée d'une chaudière, il faut voir l'héroïque ardeur et la voracité de ces lurons-là… Ce sont des lions que j'affame pour les jeux du cirque.
—Peste! ce que tu viens de me dire ne laisse pas que de m'embarrasser sur le compte du drôle que j'avais à te proposer! Mais au reste, pourvu que tu le prennes pour l'éloigner d'ici seulement et sans lui trouver d'emploi à ton bord, je me regarderai encore comme trop heureux d'avoir obtenu cette faveur de ton amitié.
—Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il me faut autre chose à moi. Il suffit que tu m'aies recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne à faire mieux que de le prendre ici pour le jeter là-bas, comme une mannée de lest… Dis-moi un peu… a-t-il quelques vices essentiels? lui connais-tu quelques mauvaises habitudes? Fume-t-il, par exemple?