—Non; je ne le pense pas du moins; car je ne me rappelle même pas l'avoir vu une seule fois la pipe ou le cigarre à la bouche.

—A la bonne heure, car chez moi on ne fume jamais… c'est la règle. Mais est-ce bien un de ces hommes que l'on peut appeler carrés, ayant bon pied, bon œil, belle mine et fort échantillon?

—Sous ce rapport je suis certain qu'il te conviendra. C'est ce qu'on peut nommer même un fort beau garçon.

—Oh! sans doute, d'après toutes les folies que tu m'as racontées de lui, il n'en peut guère être autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis garçons que de semblables aventures puissent arriver. Mais dis-moi, encore, mon ami, crois-tu qu'il soit en état de nettoyer passablement une batterie de fusil?

—Il nettoierait plus volontiers, je suppose, une batterie de cuisine, quelque mauvais cuisinier qu'il soit ou qu'il ait été.

—Je m'informe de cela, vois-tu, parce que j'ai un projet qui pourrait s'accorder avec le bien que je veux déjà à ton jeune homme. Forcé de me débarrasser à la mer, dans ma dernière traversée, d'un capitaine d'armes incapable et mutin, la place vacante qu'a laissée cet infortuné, en payant son tribut à l'inexorable discipline du bord, me permettrait de faire quelque chose pour un nouveau venu qui annoncerait beaucoup d'intelligence; et si ta créature pouvait seulement… Mais au fait, je me trouve bien bon de t'accabler ainsi de questions, pour ne te rendre, au bout du compte, qu'un aussi léger service, et quand surtout je puis faire d'un mot cent fois plus que ce qu'un ami me demande!… Écoute-moi: va me chercher ton homme; amène-le ici toi-même, entends-tu, pour qu'il ne soit pas exposé à être saisi en route, comme un paquet de contrebande. Ta demeure, m'as-tu dit, n'est pas éloignée de la mienne. Va, cours et reviens, je t'attends. Mille pardons de la peine que je te donne pour une pareille bagatelle.»

Je ne me fis pas prier deux fois, comme on le pense bien, pour courir vers ma demeure et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions du capitaine. Mon entretien avec cet homme singulier avait eu lieu pendant le déjeûner et le dîner qu'il m'avait forcé d'accepter chez lui. Le temps qui s'était écoulé entre les momens où j'avais trouvé moyen de lui parler de mon affaire, avait été employé en petites causeries sur nos fredaines de collége, sur mille délicieuses petites aventures qui ne sont jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous apparaissent à travers le prisme enchanteur de nos souvenirs… Les deux repas servis depuis le matin m'avaient semblé exquis, et la conversation de l'Invisible avait fini par me captiver de manière à me faire paraître la journée tellement courte, piquante et variée, que je me trouvai tout étonné, en sortant de la maison, d'entendre les horloges de la ville sonner huit heures. Tant mieux, me dis-je en marchant vers ma demeure, favorisé par les ombres de la nuit, le Banian pourra sans aucune crainte me suivre jusqu'au logis où sa nouvelle destinée va se régler entre le capitaine et moi!… Pauvre garçon qui n'aura échappé aux calamités de son maronage dans les Mornes, que pour tomber inopinément à bord d'un corsaire, et peut-être même à bord d'un forban!

Mais ce fut quand il fallut arracher mon homme des bras de sa jeune négresse et aux caresses de son petit enfant, que ma corvée devint pénible! Que de larmes, de cris et de sanglots j'eus à étouffer ou à subir pour l'entraîner si loin de ces objets si chers à son cœur déchiré!… Jamais encore le malheureux ne m'avait autant ému… A bord du capitaine Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil et d'exaltation pour qu'il méritât d'être plaint. En arrivant à la Guadeloupe, je l'avais vu misérable, mais plein de foi dans l'avenir et assez heureux de ses espérances pour n'avoir pas encore besoin de pitié. Plus tard, chez son marchand de cigarres, il me semblait avoir pris de l'aplomb et même avoir acquis un certain degré d'insolence. Quelques mois après son état passager de splendeur et de folie, je n'avais eu à plaindre que son impertinence et ses profusions, et mes yeux s'étaient détournés de lui avec plus de dégoût encore que de colère. A son retour inattendu des Mornes, où pendant si long-temps il avait si cruellement expié ses désordres et son bonheur d'un jour, je n'avais encore vu en lui qu'un être plutôt souffrant des maux de la vie physique que des émotions d'une âme bourrelée de regrets; mais, ma foi, au moment de se séparer de Supplicia et de son fils, je crus voir dans le Banian les signes les plus touchans de la douleur paternelle et du martyre conjugal, et je me sentis alors réellement attendri… Ce ne fut enfin qu'après avoir vaincu mes propres sentimens et la résistance qu'il opposait à mes instances, que je parvins à l'entraîner loin de sa petite famille, et non encore sans promettre à la pauvre et confiante Supplicia, que, dans une heure au plus tard, je lui ramènerais celui qu'elle regardait comme son époux et comme le seul appui que le ciel eût donné à son petit mulâtre.

Nous marchâmes tous deux en causant vers la demeure du capitaine, mais sans entrer dans aucun détail bien précis sur mes intentions et le plan que j'avais arrêté. Rendu à la porte du salon où nous attendait l'Invisible, je crus devoir inviter le Banian à me laisser parler en particulier à celui qui voulait bien se charger de son sort et de son avenir. J'entrai donc seul dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai assis près du piano, écrivant une lettre, et je remarquai que, pendant ma courte absence, il avait changé de costume. Un long et léger manteau d'étoffe bleu de ciel descendait de ses larges épaules jusqu'à ses talons encore garnis de leurs éperons d'or. Un énorme chapeau de paille soyeuse ombrageait son front et cachait à moitié son cou décolleté…

A mon arrivée il se leva, et me montrant le mot qu'il venait de tracer… «Tiens, me dit-il, mon ami, lis: notre homme est là, n'est-ce pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec lequel il se rendra à bord dans le canot que nous allons appeler à terre pour l'enlever au rivage, où la banqueroute, les créanciers, les jolies femmes et les chasseurs de nègres marons l'ont si joliment et si singulièrement houspillé. Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre de recommandation…» Je lus: