«M. le second de l'Oiseau-de-Nuit fera reconnaître le porteur de la présente en qualité de capitaine d'armes. Des effets lui seront remis à bord, où il restera consigné jusqu'au départ.

Moi!»

«Pour mener la chose promptement, comme j'en ai l'habitude, ajouta l'Invisible, partons de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta pièce d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer les gens avec ponctualité, sans faire de bruit et sans provoquer surtout le scandale des fidèles. Appareillons.»

Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous suivit, et notre petit cortége nocturne s'achemina de la maison du capitaine vers le rivage de la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus rapproché du mouillage où flottait silencieusement l'Oiseau-de-Nuit.

Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi quart d'heure au plus, nous échangeâmes à peine quelques mots entre nous trois, sur la beauté de la soirée, l'apparence de la nuit, et la clarté de la lune, qui blanchissait déjà la cime des cocotiers sous lesquels nous allions nous enfoncer pour arriver à portée de voix du navire. J'aurais, je l'avoue, donné quelque chose de bon cœur pour savoir ce que pensait notre Banian, en suivant à mes côtés ce grand inconnu enveloppé d'un manteau, et cachant sa mâle figure sous les énormes rebords de son chapeau espagnol. A la démarche et à la mine du pauvre fugitif, on l'eût plutôt pris pour un condamné que l'on ramène en prison, que pour le futur capitaine d'armes d'un corsaire indépendant. Jamais encore, je le parie bien, il ne s'était trouvé dans une aussi grande perplexité d'âme.

Dès que nous fûmes arrivés dans l'allée d'arbres qui bordent le rivage où nous avions affaire, l'Invisible s'arrêta le premier pour crier: «Oiseau-de-Nuit! Oh!»

Une grosse voix sinistre, partie du bord, répondit presqu'aussitôt hola! à la voix retentissante que l'équipage venait de reconnaître pour celle de son capitaine.

En moins de cinq minutes, un des canots du brick se trouva rendu à nos pieds, avec deux fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière.

«Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant à notre protégé: vous remettrez ce billet au second… Bonne nuit!»

A peine le Banian eut-il le temps de me prendre la main et de me la serrer avec une expression de reconnaissance et d'effroi que je ne compris que trop bien. Le canot venait de l'emporter tout tremblant, tout bouleversé, à bord du mystérieux corsaire.

Je ne savais en vérité pas, en ce moment, si je devais remercier mon ami l'Invisible, du service qu'il venait de me rendre, tant la position de l'infortuné Banian me faisait encore pitié…