Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que me causait ce brusque départ, que par la voix du capitaine, qui rompit le silence pour me dire:
«Maintenant que notre petite expédition est faite, retournons en ville. J'ai là certaine chose qui doit occuper le reste de ma soirée… Tu ne saurais croire le plaisir que tu m'as procuré en tombant ce matin chez moi comme une bonne fortune… Oui, c'est le mot: et plus d'une bonne fortune, je te le jure, ne vaut pas cela… Mais je me doutais bien que j'avais encore quelques questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement, tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?…
—Mieux, je te l'ai déjà répété, que jamais je n'aurais osé l'espérer.
—A la bonne heure au moins; car s'il en était autrement et que tu me cachasses, par une gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques billets difficiles à payer, quelques pénibles embarras de commerce, je ne te pardonnerais jamais ce manque de confiance. Voilà mon genre de susceptibilité à moi. Je cours les mers pour moi et mes amis, et si mon état me condamne quelquefois à faire des malheureux sur l'eau, je veux me faire pardonner les torts de mon métier, en faisant passer l'or des infortunés que je ne connais pas, dans les mains des bons enfans que je connais et que j'estime.»
Jamais quelque chose d'aussi étrange que mon ami Ramont, ne s'était offert encore à ma vue!
Je l'écoutais avec une attention mêlée d'étonnement et presque d'admiration. Il parlait avec tant d'autorité et d'éloquence à la fois, ce diable d'homme, que je craignais en lui répondant de faire évanouir le charme que j'éprouvais à l'entendre. Et je crois que si notre entrevue s'était prolongée, j'aurais fini par ajouter foi, comme tous les autres, aux contes populaires qui en avaient fait un être surnaturel.
Les groupes de nègres, qu'il nous fallut fendre pour retourner à la ville, vinrent nous rappeler que ce jour-là était dimanche. L'air tiède et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre des tambours, des tamtams et du bruit confus des chansons improvisées par les danseurs et les danseuses de ces bals en pleine savane; il me sembla, au milieu du brouhaha infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, avoir entendu le nom de l'Invisible s'élever du centre d'une troupe délirante de nègres Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade de nations sauvages, transplantées de la Côte, sur le sol civilisé de nos îles. Nous écoutâmes; le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques chantait avec accompagnement de grelots et de tambourin:
Ous ça di pas possible,
Et moi di ous, moi vu,
Cap'taine l'Invisible,