Notre patron basque, en terminant cette petite esquisse biographique, alla sous le vent de son bateau contempler avec complaisance le sillage que nous faisait faire la brise assez fraîche contre laquelle nous louvoyions en ce moment. La nuit vint bientôt nous environner de ses tranquilles ombres, sans ôter à l'air pur que nous respirions avec délices, sa transparence et son doux éclat: l'horizon qui étendait son cercle régulier à une assez grande distance de nous, resplendissait encore du feu pâle et scintillant des étoiles qui pointillaient par milliers sur nos têtes… Les sons vagues d'une voix qui semblait être apportée à mon oreille sur l'aile des vents d'Est, attira mon attention. On aurait cru que cette voix partait du fond d'un nuage pour venir à nous, tant elle me paraissait lointaine et vaporeuse. Je m'approchai de l'endroit où je croyais pouvoir l'entendre le mieux, et mon illusion s'évanouit pour faire place à une très commune réalité: c'était notre patron qui, toujours les yeux fixés au large sur la partie occidentale de la mer, fredonnait, sur le ton le plus uniforme, ces couplets de matelot:

Jouer la Mandragore[5]

N'est pas un jeu si bon;

Car la lourde pécore

Paie à coups de canon.

Et bon! bon, bon!

Entendez-vous encore?

C'est le bruit du canon.

Oui c'est la Mandragore

Qui fait ronfler son nom.