Cet ordre du capitaine fut reçu avec transport. Les matelots jetèrent en l'air leurs bonnets rouges en signe d'approbation unanime.

Et voilà le Sans-Façon courant grand largue sur le bâtiment qui nous présentait le travers en cinglant sous toutes voiles au plus près du vent. La mer, encore un peu agitée, nous le cachait de temps à autre, sous la masse mobile des grosses lames qui s'élevaient entre lui et nous.

A bord d'un corsaire, les dispositions pour le combat sont bientôt faites. Chacun y met du sien le plus qu'il peut. Nous n'avions jeté qu'une vingtaine d'hommes à bord de notre prise, et cent et quelques bons gaillards bien déterminés se pressaient encore sur le pont du Sans-Façon. Dès que le branle-bas de combat fut fait, le second vint l'annoncer en ces termes: Capitaine, tout est paré à bord! Arnaudault ne lui répondit que par un regard sévère, et en lui faisant signe de s'en retourner à son poste: le second se plaça sur le gaillard d'avant, un porte-voix à la main, disposé à répéter les ordres de son chef. On aurait entendu voler une mouche à notre bord, tant le silence était profond dans ce moment d'attente et de curiosité.

Nous filions huit à neuf noeuds, courant toujours sur le navire en vue. Dès que nous l'eûmes approché de manière à découvrir son bois, que nous cachait auparavant la courbure de la mer, il hissa un pavillon américain… Ce n'était pas un ennemi! La consternation se peignit sur tous les visages… «Quel dommage! s'écriait-on, il a des balles de coton dans ses porte-haubans: quelle belle prise ça nous aurait fait!…» Le capitaine, pour répondre au signal du bâtiment ami, ordonna de hisser notre pavillon tricolore. A peine avions-nous arboré cette couleur, que la bannière américaine qui flottait sur le navire chassé, fut amenée et qu'un large pavillon anglais s'éleva sur le couronnement de notre adversaire. Un cri de joie se fit entendre à notre bord. C'est un Anglais! c'est un Anglais! se disait-on du gaillard d'avant au gaillard d'arrière. «Un instant, dit Arnauldault: il a hissé pavillon anglais; il faut lui répondre dignement: frappez-moi à la drisse du pic le pavillon rouge! Et pourquoi? demanda le second. Pour apprendre à ceux qui m'ont pris pour un Jeanfesse que je n'amène jamais, quand on m'a mis dans la nécessité de recommencer à faire mes preuves.« Ces paroles furent prononcées avec une effrayante impression de physionomie, qui n'échappa à personne. Le second s'en retourna encore une fois à son poste, n'osant plus hasarder d'observations. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon du navire.

Chaque lame sur laquelle bondissait notre corsaire, nous rapprochait du bâtiment sur lequel tous les yeux se tenaient fixés. Un coup de canon, parti de ses gaillards, fut le signal d'une manoeuvre à laquelle nous ne nous attendions pas. Les balles de coton que nous distinguions dans ses porte-haubans tombèrent à la mer; une large toile, peinte en jaune, étendue sur sa batterie, disparut, et nous laissa voir une filée de canons sortant de ses flancs larges et élongés. C'était la rangée de dents que nous avait promise Arnaudault. Il n'y avait plus à en douter: c'était une frégate! La stupéfaction se peignit sur tous les traits des hommes les plus impassibles.

Le capitaine qui, quelques minutes auparavant, avait un air inquiet en observant le navire que nous chassions, prit une physionomie calme du moment où il vit décidément à qui nous avions affaire. On eût dit qu'il ne s'agissait pour lui que de parler amicalement à un bâtiment que nous aurions rencontré en mer. Il demanda à l'un de ses fils son porte-voix de combat, et un cigarre qu'il alluma avec une tranquillité que lui seul avait à bord dans ce moment de péril et d'anxiété.

«C'est maintenant qu'il faut en découdre, mes amis, dit-il en s'adressant à l'équipage. Vous avez eu la vue un peu basse, vous l'aurez un peu meilleure en tappant sur ce chien d'Anglais. Parez-vous à faire feu à mon commandement.»

Le second, à ce mot d'avertissement, vint tout étonné, lui demander: Mais, y pensez-vous, capitaine? c'est une frégate!—Tiens, cet autre! répondit Arnaudault, il commence à voir maintenant que c'est une frégate, comme si je ne l'en avais pas prévenu il y a plus de trois heures de temps! Feu babord!

Une détonation terrible ébranla tout le corsaire; le pont frémissant sembla crouler sous nos pieds tremblans. La fumée qui sortit de nos flancs, avec la foudre que nous lancions, nous cacha pendant quelques secondes la frégate sur laquelle nous venions de lâcher en grand toute notre volée. Un calme de mort succéda à ce fracas. C'était à la frégate de riposter: elle ne nous fit pas longtemps attendre sa réponse.

Maître Philippe, une demi-minute avant que l'ennemi ne nous ripostât, fit entendre, perché sur le bossoir du vent, un long et lugubre coup de sifflet de silence…. Personne ne bougeait; les têtes étaient hautes et assurées; toutes les bouches muettes et serrées. Arnaudault, les bras croisés et le porte-voix entre les jambes, se tenait assis sur le bastingage d'avant fumant tranquillement son cigarre, et jetant avec indifférence un coup-d'oeil sur les caronades de bas-bord, que les canonniers venaient de charger en quelques secondes.