Tout à coup un bruit de tonnerre nous étourdit: toute la volée de la frégate venait de jaillir avec l'éclat et la vivacité de l'éclair. Nous lui répondons en lui envoyant notre seconde bordée. Mais les boulets et la mitraille qui venaient de traverser notre coque, notre gréement et notre mâture avec un horrible sifflement, avaient fait tomber sur nous une multitude de débris de poulies, d'esparres et de bout de cordage. Ce n'est encore rien, nous criait Arnaudault; courage, enfans! Feu babord! feu! Nous faisions feu de notre mieux, mais la frégate qui courait la même bordée que nous, et que nous approchions encore, nous couvrait à chaque décharge, de flamme, de mitraille et de fumée. La mousqueterie qui pétillait déjà de dessus ses passavents, commençait à nous atteindre et à remplir l'intervalle que les bordées laissaient entr'elles.
Dans la violence du combat, le second vint de l'avant à l'arrière, prévenir Arnaudault qu'un boulet avait entamé notre petit mât de hune.
—Je m'en f..s, répondit Arnaudault; et vous?
—Et moi, capitaine, je m'en contref..s, reprit le second en regagnant son poste. Ce fut la dernière preuve d'impassibilité que donna ce malheureux.
Cet officier, qui, avec les autres personnes de l'état-major, avait à se reprocher l'imprudence qu'il avait intéressé le courage du capitaine à commettre, commençait à exprimer tout haut la nécessité où nous étions de virer de bord pour échapper à la frégate qui cherchait, en pointant bas, à nous couler à fond. Déjà l'équipage murmurait contre l'obstination du capitaine. Virons de bord! virons de bord! criait-on de devant à Arnaudault; mais celui-ci ne répondait à ces conseils, qu'en descendant de son bastingage pour parcourir la batterie, et menacer de faire sauter la cervelle au premier chef de pièce qui ralentirait le feu. Un des boulets de la frégate, pointé sur le gaillard d'avant, enleva du bossoir le brave Philippe et un des fils du capitaine, placé à côté du maître d'équipage. Le spectacle de ces deux infortunés tombant à l'eau, coupés en deux du même coup, n'arracha aucune marque de douleur à Arnaudault; mais ses lèvres contractées mâchaient plus violemment le bout de cigarre qu'il tenait encore entre les dents. Un regard terrible qu'il lança à la dérobée, sur le second, indiqua seul tout ce que souffrait son âme impétueuse et son coeur de père.
Notre position, sous la batterie sans cesse tonnante de la frégate, n'était plus tenable. A chaque décharge de l'ennemi, cinq à six de nos hommes tombaient sur notre pont déjà encombré de morts et de blessés. Le découragement commençait à s'emparer de notre équipage, qui voyait et l'imprudence et l'inutilité de notre résistance.
«C'est le second, murmurait-on, qui a forcé le capitaine à accoster cette frégate. Il est temps de virer de bord. Capitaine, virons de bord!»
L'infortuné second, objet des récriminations presque unanimes, se décida à expier sa faute et à aller demander lui-même au capitaine à prendre chasse pour fuir l'ennemi. Il s'avance derrière (je me rappelle encore son attitude pénible); mais, ne voulant pas avoir l'air de supplier celui dont il voulait cependant obtenir un pardon, il eut l'air de conseiller seulement à Arnaudault la manoeuvre qu'il croyait convenable d'exécuter pour sauver le corsaire. Il se trompait encore en croyant avoir affaire à un homme qui pourrait se contenter du demi-aveu d'une erreur. On rendrait difficilement le ton avec lequel le capitaine reçut ce pauvre diable.
—Quand je vous aurai fait tuer avec la moitié de l'équipage, qui a écouté vos crâneries plutôt que ma prudence, je ferai ce que bon me semblera, et je revirerai de bord, si cela me convient; mais jusque là, tâteur de cotes dures, croyez-moi, restez à votre poste et gardez-vous bien de passer encore derrière pour me donner des avis que je ne vous demande pas.
Le second ne sut qu'obéir à l'ordre impérieux de son chef. Mais en se rendant sur l'avant, il put remarquer l'irritation que sa présence excitait dans tout l'équipage. Des interpellations violentes accueillent cet officier, dans lequel chacun voyait la cause de la perte probable du corsaire. A bas le second! s'écriait-on de toutes parts. Virons de bord! virons de bord! Pressé par cette situation, qui devenait intolérable pour lui, il se rend encore auprès du capitaine pour vaincre son inflexibilité. Mais cette fois-là l'infortuné second avait perdu son ton d'assurance: ce n'était plus qu'un suppliant qui s'offrait comme une victime expiatoire à celui dont pouvait encore dépendre le salut commun.