Les témoins de cette scène si vive, à laquelle le danger de notre position donnait un caractère terrible, repoussèrent par des cris de rage le second, qui revenait désespéré prendre son poste. Il fallut enfin qu'il se soumît à la volonté inexorable du capitaine. Il s'immola. Placé sur le bossoir où maître Philippe et l'un des fils d'Arnaudault avaient été tués, il élève son porte-voix et se dispose à faire au capitaine l'amende honorable qu'il exigeait. Mais à peine avait-il prononcé dans le porte-voix, ces mots qui lui coûtaient tant: Capitaine, j'en ai assez! qu'un paquet de mitraille lui enleva, en ronflant avec fracas, le sommet de la tête. Au mouvement que fit Arnaudault à ce spectacle horrible, on aurait dit qu'il attendait la mort du second pour se décider. Apaisé par cet événement, qu'il croyait peut-être lui être dû comme une justice providentielle, il n'hésita plus à commander de virer de bord. Mais, toujours lui-même, mais toujours froid, malgré l'imminence du péril, il nous fit entendre l'ordre de pare-à-virer avec cette assurance dédaigneuse que nous respections en lui. Personne, comme on doit le penser, ne fit attendre sa coopération, pour exécuter la manoeuvre ordonnée. Au commandement d'adieu-vat, le corsaire, aidé par le mouvement de la barre poussée sous le vent, se rangea au vent en faisant battre en ralingue toutes ses voiles criblées de boulets et de balles; mais par l'effet de cette prompte évolution, il présenta sa poupe au travers de l'ennemi qui, profitant d'une telle position, nous enfila de l'arrière à l'avant, de toute sa volée de tribord. Cette volée, reçue quand nous combattions encore presque côte à côte avec la frégate, sans espoir de salut, nous aurait consternés; mais essuyée en fuyant, elle ne fit seulement pas baisser la tête aux moins intrépides de nos gens. Nous étions à peu près sûrs de nous tirer d'affaire; les périls ne nous paraissaient plus rien, tant les marins sont loin de se livrer au désespoir, pour peu qu'ils entrevoient un seul moyen de salut. Le plus près du vent était la marche du corsaire, qui revirait de bord avec la vélocité et la promptitude d'un lougre. Forcée d'envoyer vent-devant comme nous, pour nous poursuivre d'aussi près que possible, la frégate, reversant ses voiles moins vite que notre brick, perdait aussi beaucoup plus que nous, dans chacune de ces évolutions rapides que notre capitaine nous faisait répéter à peu près toutes les dix ou quinze minutes. En courant ainsi de petites bordées contre la direction du vent, nous parvînmes bientôt à nous mettre hors de la portée des canons que l'ennemi faisait toujours ronfler sur notre brick. Mais à chaque revirement de bord, une volée nous était lancée impitoyablement, au moment où nous présentions notre arrière à la frégate. Notre manoeuvre fut si prompte, si bien entendue, et la brise nous favorisa tellement, qu'en deux heures de temps nous réussîmes enfin à nous éloigner assez de notre formidable adversaire, pour n'avoir plus à redouter ses coups. La nuit, avec ses gros nuages et sa favorable obscurité, vint nous dérober au danger d'une poursuite obstinée. Tous les feux furent cachés soigneusement à notre bord, pour ne pas offrir à notre inexorable ennemi l'indice de notre position et la trace de la fausse route que nous suivions dans l'ombre pour échapper entièrement à la chasse qu'il nous donnait encore. Qu'on se représente une centaine de matelots, marchant pour manoeuvrer dans les ténèbres, sur les cadavres, et au milieu du sang qui couvrait notre pont, et on n'aura encore qu'une faible idée de notre situation, quelques heures après le combat que nous venions de livrer à la frégate anglaise.
La nuit fut employée à réparer, tant bien que mal, les avaries que le feu de l'ennemi nous avait fait éprouver. Pour prévenir les effets de la joie que le bonheur d'être échappés à notre perte, aurait causée à nos hommes, les officiers répandirent sur le pont, l'eau-de-vie mêlée de poudre, que, pendant l'action, on avait distribuée à l'équipage, pour l'animer au combat. Les matelots, que l'ivresse, puisée dans ce breuvage brûlant, avait rendus furieux, voulurent s'emparer, de vive force, de la cambuse où étaient placées nos provisions liquides. Il fallut encore défendre cette partie du navire, contre leur délire; et ce ne fut qu'après un long combat entre nous, que les plus ivrognes s'endormirent couchés côte à côte avec les morts que nous n'avions pas eu le temps de jeter à la mer. Les marins les moins ivres travaillaient à repasser un petit mât de hune, à la place de celui qu'un boulet avait endommagé pendant l'action.
L'entrevue du capitaine avec celui de ses fils que la mort avait épargné, fut courte, mais affreuse. Ce jeune homme, après le combat, vint embrasser son père, qui le premier prit la parole pour lui dire seulement ces mots: «Ton frère s'est fait tuer comme je l'entendais.»
—Oui, il est mort bravement, répondit le jeune homme en sanglottant et en retenant les larmes qui lui remplissaient les yeux.
—Aurais-tu mieux aimé que ce fut moi?
—Oh! non, mon père… Mais c'était mon frère, c'était le seul….
—Eh bien! pourquoi pleurer? Crois-tu que le boulet qui l'a enlevé ne m'ait rien déchiré là dedans? Tiens vois!
Et en prononçant ces mots le malheureux Arnaudault se déchirait encore la poitrine du bout de ses doigts agacés. Son fils consterné dévora ses larmes et n'osa plus parler de son frère.
Le jour nous trouva réparant encore du mieux possible notre navire, bouchant nos trous de boulet et faisant jouer nos pompes. Notre mât de hune de rechange allait être guindé, lorsqu'un petit trois-mâts, que l'obscurité nous avait empêchés de voir tout près de nous, passa, au lever du soleil, à nous ranger à l'honneur. Il nous hêla en anglais, en nous demandant notre longitude. Il nous eut bientôt dépassés: dans l'état où nous trouvions, il nous aurait été impossible, malgré notre marche supérieure, de lui donner chasse, s'il avait continué sa route.
«Hissez-moi, dit Arnaudault, un pavillon anglais en berne, et parez-moi quelques pièces de canon de l'arrière avec double charge, pour apprendre à ce paria, qui vient nous accoster, quelle est notre longitude.