—Sans compter la variation, dis-tu?

—Oui, sans compter la variation, mon capitaine.

—Tu en sais plus, le diable m'emporte, que le capitaine de prise que je te donne là. Allons, puisque tu le veux, joufflu, saute-moi à bord de ce trois-mâts, et que le bon Dieu ou l'enfer vous conduise tous, pourvu que vous mettiez ce joli ship à bon port. Je te fais lieutenant de la prise, et que je n'entende plus parler de toi!» Mes préparatifs ne furent pas longs: Arnaudault me donna une petite tappe sur la tête en signe de bienveillance et en répétant le pronostic du pauvre maître Philippe: Ce petit Fil-à-Voile finira par faire quelque jour peut-être un bon petit bougre.

La prise, équipée de douze de nos hommes, non compris le capitaine, un gros matelot bas-breton, qui devait servir de second, et moi, devenu la troisième personne du bord, se sépara du corsaire. Arnaudault, monté sur le dôme de la chambre, nous commanda, au porte-voix, de faire de la toile et de bien veiller autour de nous. Le corsaire reprit sa bordée sous ses basses-voiles. Notre nouveau capitaine, dont le nom de course était Bon-Bord, voulut demander au capitaine Arnaudault ses dernières instructions:

Va-t-en te faire f….., et ne te soûle pas, ivrogne, lui répondit d'une voix de tonnerre le capitaine du Sans-Façon. Ce furent les dernières paroles que nous adressa cet intrépide marin, dont la voix retentissait encore sur les vagues qui allaient nous séparer de lui. Le Sans-Façon disparut bientôt à nos regards dans le creux des lames qu'il faisait blanchir en se traînant péniblement comme estropié, au milieu d'elles. Mon premier soin, après avoir satisfait aux devoirs les plus pressés de mon nouveau poste sur la prise, fut de visiter le navire, pour m'assurer de la présence à bord de mon ami petit Jacques. Je tremblais que ce joli petit être, à qui je m'étais déjà attaché sans trop encore savoir pourquoi, n'eût pu remplir la parole que nous nous étions donnée de nous réunir sur le premier navire capturé. Moi j'avais si heureusement réussi à quitter le corsaire! Mais petit Jacques aura-t-il eu le même bonheur? Son maudit capitaine d'armes ne l'aurait-il pas empêché de réaliser un dessein qu'il aura peut-être soupçonné? Telles étaient les idées qui m'assiégeaient en foule, et mon coeur, qui n'avait pas battu de peur à l'approche du combat et sous le sifflement de la mitraille, palpitait avec force et de manière à me faire défaillir. Je cherche dans la chambre, les cabines, le logement de l'équipage. Rien! Je m'insinue dans la calle entre les balles de coton: rien encore; j'étais désespéré…… Le capitaine Bon-Bord m'appelle pour dîner, des restes du déjeuner que nous n'avions pas laissé le temps au capitaine anglais d'achever. J'essaie de manger: je ne sais que rêver, et déjà, sans trop me douter de ce que c'était qu'une femme, je commençais à les maudire toutes; car, à la place de Jacques, je sentais que rien ne m'aurait empêché de me cacher à bord de la prise.

Les impressions les plus pénibles glissent vite sur le coeur d'un enfant de quinze à seize ans. Je me consolais un peu de l'absence de Jacques, en m'enivrant du plaisir d'être devenu quelque chose dans ma première croisière, et de pouvoir me dire et me répéter que je me trouvais la troisième personne du bord sur le navire le Back-House.

Le matelot Ivon, devenu second de la prise, ce gros Bas-Breton dont j'ai déjà parlé, me prit avec lui pour faire le quart. C'était une espèce d'homme aussi large qu'il était haut, un homme carré enfin, un de ces êtres qui semblent nés sur la côte de Bretagne pour barboter dans la mer au sortir du berceau; mais c'était aussi une de ces fortes créations physiquement complètes, qui sentent le besoin de protéger quelque chose de plus faible qu'elles, et qui semblent faites pour s'attacher à celui chez lequel elles devinent plus d'esprit et moins de force matérielle que chez elles.

Ivon me prit dès la première nuit de quart sous son égide, en raison de ma faiblesse même, et dans la suite, comme on va le voir, il me protégea de toute la largeur de son corps. Il y a de ces hommes qui ne savent offrir à ceux qu'ils aiment, que ce qu'ils ont de plus qu'eux en force; mais aussi qui leur offrent, sans réserve, toute leur force.

Mais, dans cette première nuit de quart, je fus bien autrement favorisé de la fortune. Je n'avais encore rencontré qu'une protection; il m'était réservé de retrouver quelque chose de plus précieux encore.

En descendant, à la fin de mon quart, dans la cabine qui m'était destinée, la tête et le coeur remplis du souvenir de petit Jacques, je ne pus trouver de repos qu'après m'être rassasié des réflexions les plus pénibles. Une main, que je pris d'abord pour celle du matelot qui devait me réveiller pour recommencer à courir la bordée, s'étendit sur moi; une voix, qui n'était pas celle d'un homme, frappa mon oreille encore troublée de ces mots que je ne conçus pas d'abord: