L'heure du renouvellement du quart arriva trop tôt, hélas! Ivon, le premier sur le pont quand le service l'appelait, vint me réveiller lui-même à la place du matelot qui devait s'acquitter de cette fonction. «Debout, mon pays,» s'écria-t-il. Puis, étonné de trouver en tâtant le matelas de ma cabine un individu de plus, couché tout habillé à côté de moi: «Ah! bien, en voilà une bonne, se prit-il à dire: comment! te v'là amateloté de c'te manière. Débrouillons un peu nos amarres, et voyons ce que ça veut dire.» Sa main fouilla, en une seconde, toute ma cabine.

La lampe de la grande chambre éclairait paisiblement la scène qui se préparait. Mon pays Ivon prend par le collet l'individu qu'il avait trouvé en supplément près de moi.

—C'est toi, petit Jacques? fit-il avec étonnement. Et que fais-tu donc à bord?

Des larmes abondantes, comme savent en répandre toutes les femmes dans les circonstances désespérées, furent la réponse de Jacques à Ivon.

Moi, déjà levé, j'étais auprès d'Ivon: l'aveu ne se fit pas attendre. Je lui dis tout en peu de mots; car dans les occasions pressantes, la passion n'est pas verbeuse. «C'est une femme que petit Jacques, mon brave Ivon: elle a voulu fuir son capitaine d'armes et venir avec moi. Voilà tout.»

—Ah! la bonne fichue farce, et ce pousse-caillou de capitaine d'armes qui s'est laissé gourrer…. C'est pas l'embarras, il a été soldat, et ça voulait faire le malin à bord. C'est bien fait pour lui.—Puis, reprenant un ton sérieux, il m'adressa ces paroles:

«Tu as manqué à la subordination: c'est pas bien. Mais le capitaine qu'on nous a donné d'à bord du corsaire est un véritable suce-chopine: il est plein comme un Anglais, un vrai pochard!… Verse-moi un verre de rhum. Monte sur le pont, laisse ta femme en bas, dans ta cabine…. Ta femme que j'ai dit, n'est-ce pas?.. Ah! ah! ah! sa femme! ça fait p….. des épingles…. Un petit particulier de c'te façon avoir une femme! Mais, c'est égal: je me charge de toute la boutique, et laisse courir le bord qui porte à terre.»

Un poids énorme venait de m'être ôté de dessus la poitrine. Petit Jacques embrassa Ivon, qui dès lors nous fut conquis. J'étais honteux de tant de bonheur en un jour.

En me promenant sur le pont avec mon second, une confiance intime s'établit entre lui et moi par cela surtout qu'il me savait gré de m'être rangé sous sa protection; et ce n'était cependant que le deuxième quart que nous faisions ensemble. Les marins vivent vite: ils ont besoin de tout se dire promptement, pour pouvoir se dire quelque chose; ils n'ont pas le temps d'être faux ou dissimulés. Ivon m'avoua qu'il aurait déjà fait sa fortune, s'il avait su lire et écrire.

—Vous ne savez pas lire, mon second?