1.
LE DÉPART.
Vocation.—Le professeur athée.—Le corsaire le Sans-Façon.—Le capitaine Arnandault.—Mal de mer.—Cure radicale.—Maître Philippe. —Fil-à-Voile.—Combat.—Prise.—Coup de cape.—Contes du bord.—Le protégé du capitaine d'armes.—Petit Jacques.
Les circonstances de ma naissance semblèrent tracer ma vocation. Je reçus le jour en pleine mer, dans une traversée que mon père, vieil officier d'artillerie de marine, faisait faire à une jolie créole qu'il avait épousée aux Gonaïves, et qu'il ramenait en France à bord de sa frégate.
Un frère arriva au monde en même temps que moi, et je puis dire du même coup de roulis; car ce fut dans la violence d'une bourrasque et au moment où notre bâtiment recevait le choc d'une lame effroyable, que ma mère accoucha de nous deux, après sept mois de grossesse.
En débarquant à Brest, notre destination, mon père n'eut rien de plus pressé que de faire baptiser ce qu'il appelait gaîment le double péché de sa vieillesse. Il voulut nous tenir, malgré les observations du curé de Saint-Louis, sur les fonts baptismaux, enveloppés du pavillon de poupe de sa frégate; et par un hasard, qui fut accepté alors comme le plus heureux présage, en me débattant pendant la cérémonie, je passai ma petite tête dans un trou de boulet que le pavillon qui nous servait de langes avait reçu dans un combat mémorable. Les témoins de ce prodige en conclurent que je ne pourrais faire autrement que de devenir dans peu une des gloires de la marine française. Les vieux marins sont superstitieux; mais leur crédulité n'a jamais rien que ne puisse avouer leur courage ou leur fierté.
A neuf ans, je savais nager et je ne savais pas lire. A douze ans, j'étais déjà aussi mauvais petit sujet qu'on peut l'être à cet âge. Mon frère remportait tous les prix de ses classes. Il faisait les délices de ses professeurs. J'en faisais le tourment. Quand on l'attaquait, je me battais pour lui: quand j'étais puni, il faisait mes pensums. Je l'aimais à ma manière, avec impétuosité et brusquerie. Il me chérissait de son côté; mais son amitié, douce et caressante, avait quelquefois pour moi l'air du reproche. J'étais l'idole de mon père, qui retrouvait en moi tous les défauts de sa jeunesse. Ma mère ne pouvait vivre qu'auprès d'Auguste: c'était le nom de mon frère. Mon père avait voulu qu'on m'appelât, comme lui, Léonard. C'était à son avis un nom sonore, qui avait quelque chose de marin et de martial[1].
[Note 1: Je cache ici, sous cette appellation, le vrai nom du narrateur, pour remplir l'intention qu'il m'exprima en me confiant son Journal de mer.]
Chaque semaine nos parens nous donnaient quelques sous, que nous employions selon nos goûts différens. Auguste achetait des livres avec ses petites épargnes. Moi, je me glissais dans les bateaux de passage du port, pour acheter, des bateliers, le plaisir de manier un aviron ou de brandir fièrement une gaffe. Souvent je parvenais à démarrer furtivement du rivage un canot sur lequel je me confiais seul aux flots que je voulais apprendre à maîtriser. Assis derrière une mauvaise embarcation, la barre sous le bras, bordant une misaine en lambeaux, je rangeais les vaisseaux de ligne mouillés sur rade, en fumant de mon mieux un cigarre détestable qui me soulevait le coeur. C'est dans ces momens que, m'abandonnant à la destinée que je me croyais promise, je rêvais avec ivresse et au bruit des vagues qui me berçaient, le jour où je pourrais affronter des tempêtes, les dompter ou périr au milieu d'elles.
Ces petites luttes, que mon inexpérience livrait aux lames et aux vents de la rade de Brest, sont les seuls amusemens de mon enfance que je me sois toujours rappelés avec plaisir. Mes illusions n'avaient qu'un objet: ma mémoire n'a guère conservé délicieusement qu'un souvenir.