Les jeunes gens de Brest, comme tous ceux des ports de guerre, n'ont à choisir à peu près qu'entre trois carrières qui toutes conduisent au même but: servir sur mer, en qualité de chirurgien, d'aspirant ou de commis de marine. Il semble que, sur ces boulevards maritimes de la France, les hommes ne naissent aussi près de l'Océan, que pour être plus tôt prêts à en braver les dangers. Le temps était venu où il fallait que nos parens, privés de fortune, songeassent à nous donner une profession.
Les marins jurent sans cesse leurs grands Dieux, qu'ils aimeraient mieux étouffer leurs enfans au berceau que de leur laisser prendre le métier auquel ils ont quelquefois eux-mêmes consacré si inutilement leur vie; et tous finissent par pleurer de joie quand leurs fils embrassent la carrière dans laquelle ils ont laissé un souvenir. Mon père ne se dissimulait pas les inconvéniens d'une profession dont il n'avait retiré que des blessures, le scorbut, la fièvre jaune et une modique retraite; mais un jeune homme ne lui paraissait venu au monde que pour servir la patrie. Il appelait ne rien faire, n'être pas militaire ou marin; mais avoir essayé trois ou quatre combats, quelques naufrages; mais avoir oublié un bras, une jambe sur un champ de bataille, c'était, à son avis, s'être acquitté de sa mission d'homme. Avec de telles idées, il n'était pas difficile de prévoir le métier qu'il serait bien aise de nous voir choisir.
La petite maison que nous habitions à Brest était placée sur le cours d'Ajot, et de chacune de ses croisées on pouvait découvrir la rade dans toute sa majesté. Un jour que les vaisseaux faisaient l'exercice à feu, mon père nous appela près de lui, et, ouvrant une fenêtre d'où il contemplait, depuis une heure, le magnifique spectacle d'un combat naval simulé, il nous demanda, enivré de la fumée de poudre que lui apportait la brise: Que voulez-vous être, mes enfans?—Marin, si tu le veux, répondit mon frère avec sa soumission accoutumée—Et toi, Léonard?—Marin! quand bien même tu ne le voudrais pas, m'écriai-je presque avec colère.—Et peut-on être autre chose quand on voit cela? s'écria l'auteur de mes jours en me pressant avec orgueil sur sa poitrine palpitante, et en proclamant, devant ma mère qui fondait en larmes, que je venais de faire une réponse digne de lui. Il fut donc décidé que mon frère et moi nous entrerions dans cette carrière qui commence par le grade de mousse, et qui finit, pour si peu de marins, par celui d'amiral.
Pour prétendre au titre d'aspirant, premier degré de l'échelle qu'ont à parcourir ceux qui se destinent à être officiers de marine, il fallait avoir servi un an au moins sur les bâtimens de l'état, et s'être fourré dans la tête un peu de mathématiques. Mon frère et moi nous fûmes embarqués sur un vaisseau qui ne quittait pas la rade, et à bord duquel nous nous rendions les jours de grande revue seulement: on appelait cela faire ses mois de mer.
Les cours de mathématiques sont publics. La classe d'arithmétique était faite, de mon temps, par un vieux professeur qui ne concevait pas comment il pouvait y avoir au monde autre chose que des athées. L'originalité de ce patriarche des incrédules me plut. Le professeur s'intéressa à moi, moins sans doute pour les dispositions que j'avais à la science, que pour celles que je pourrais avoir un jour à l'incrédulité. Toutes les fois que je me présentais au tableau, pour démontrer une proposition, et qu'il m'arrivait de débiter une absurdité, le vieillard grommelait entre les dents qui lui restaient: C'est faux comme la Vie des Saints, ou bien: c'est vrai comme il y a un Dieu! Il fallait alors effacer la figure tracée à la craie, et résumer de nouveau toute la proposition.
C'est aux soins de cet athée relaps, nom qu'il se donnait lui-même, que je dus l'avantage de ramasser, en courant sur les bancs de l'école, quelque peu d'arithmétique, de géométrie et ce qu'il fallait d'astronomie pour pointer une carte et mesurer une latitude en mer, par le moyen le plus simple. «C'est bien dommage, Léonard, me répétait souvent mon incrédule professeur, que tu ne te sois pas livré avec plus d'application à l'étude des mathématiques! Tu aurais fini, mon bon ami, par être ferré en athéisme. Une bonne proposition de géométrie est, vois-tu bien, la seule chose à laquelle un homme passablement organisé puisse croire; et en outre les mathématiques ont un grand avantage, sous le rapport de la science morale, elles apprennent, par A plus B, à n'avoir foi en rien et à mourir honorablement, en niant la divinité et en crachant sur l'espèce humaine.»
Un prêtre sollicitait un jour, de notre mathématicien, une inscription pour son confessionnal: Écrivez cette proposition, dit le vieux négateur: L'hypocrisie est au mensonge comme un confesseur est à son pénitent.
Le curé de sa paroisse voulut s'emparer, au lit de mort, des derniers instans de cette âme à damner. Après avoir écouté patiemment le long sermon de l'homme d'église, le vieillard murmura entre ses lèvres éteintes ces mots par lesquels on termine ordinairement toutes les propositions énoncées en mathématiques: C'est ce qu'il s'agit de démontrer, et il expira.
J'insiste un peu sur les principes de mon professeur; car c'est à lui que je dus les seules notions de science qui aient jamais trouvé accès dans ma mauvaise tête, et l'indifférence religieuse qui, pendant toute ma vie, a élargi le cercle des scrupules au centre duquel les autres hommes restent enchaînés.
L'époque du concours, pour les candidats au grade d'aspirant, arriva. Mon frère se présenta: il fut admis par acclamation. Je me présentai aussi, et je fus refusé d'emblée. Mon caractère irritable se raidit contre cette première contrariété; je sentais une espèce de honte attachée à mon infériorité. Ne pouvant vaincre la position, je la tournai: c'était déjà la pente de mon humeur qui se révélait dans le premier acte un peu important de ma vie.