Une nuit on cria terre: c'était un feu, que l'homme placé au bossoir venait de découvrir. Tout le monde s'assembla derrière; les uns disaient que c'était le phare de Scylly; les autres que ce ne pouvait être que celui du cap Lézard, et les derniers enfin, que c'était la tour d'Ouessant. L'équipage et le capitaine Bon-Bord, un peu dégrisé, semblèrent demander mon avis. Flatté de l'espèce de condescendance que je croyais remarquer dans leurs regards bienveillans, je me hasardai à dire solennellement mon opinion.
«Hier j'ai obtenu une latitude par la hauteur méridienne à l'instant où le soleil s'est montré à midi et a éclairé, pendant quelques minutes, l'horizon. Or, comme nous avons toujours couru à l'Est depuis ce temps, je conclus, d'après la latitude observée, que le feu à vue par babord à nous, ne peut être que celui du cap Lézard.»
Chacun fut de mon avis, par cela peut-être que j'étais le seul qui pût soutenir mon opinion par quelque raison bonne ou mauvaise.
Maintenant quelle route ferons-nous, demanda Ivon, pour attérir avec des vents de Nord sur quelque endroit bien mauvais de la côte de France? Moi je suis pilote des mauvais parages.
—Mais il faut gouverner au Sud du compas à peu près.
—Et pourquoi, s'écria Bon-Bord, choisir les parages les plus dangereux?
—Parce qu'il y a toujours moins de croiseurs là où il fait mauvais que là où ce qu'il fait bon.
L'opinion d'Ivon prévalut. Dans les circonstances épineuses, les hommes dont les résolutions sont vives et promptes ont toujours raison. Nous orientâmes vent arrière, laissant les feux du cap Lézard se perdre dans l'obscurité de la nuit et scintiller sur les lames qui nous poussaient, comme avec une sorte de bienveillance, vers les côtes de la France. Je dis ici avec bienveillance, car l'habitude des marins est d'animer tout ce qui se passe autour d'eux. Ainsi la mer leur semble bonne ou maligne, le vent caressant ou mal intentionné, selon que la mer les pousse ou les menace, selon que la brise les favorise ou les contrarie.
Je ne pourrais bien dire ici l'impression que la vue de ces phares étincelans que nous quittions, avait produite sur moi. Ces tours à feu, allumées sur un bout de terre au milieu des vagues, pour guider pendant la nuit les navires battus par les vents et les flots, me remplissaient l'âme de quelque chose de poétique et sublime, que je ne saurais bien exprimer. Il faut avoir navigué pour sentir certaines émotions dont on se doute à peine à terre, où les objets sont si différens de toutes les choses au milieu desquelles existent les marins. Tous nous savions que les feux que nous voyions briller appartenaient à une terre ennemie; mais nous aimions à les voir, parce qu'ils nous indiquaient que là il y avait des hommes, des femmes et de la civilisation enfin, et que nous allions peut-être quitter l'aspect sauvage de la mer, pour nous retrouver, après bien des dangers, au milieu des nôtres et au sein de l'abondance que promet aux marins la terre de la patrie.
De quelle anxiété n'est-on pas cependant tourmenté, lorsqu'en temps de guerre on cherche sur les attérages à mettre au port le navire qui vous est confié, et qui porte quelquefois toute la fortune que vous avez conquise! Tout vous semble ennemi dans ces momens de crainte et de si frêle espérance; la moindre barque devient un vaisseau de ligne; la plus petite variation de brise paraît vous menacer d'un vent contraire ou d'une tempête effroyable. A la plus simple contrariété on se désespère: on trouve à peine le sang-froid nécessaire pour commander la manoeuvre qui, au large, vous est la plus familière. C'est un port qu'il faut aux corsaires qui attérissent, pour qu'ils retrouvent leur gaité et leur insouciante philosophie. On sent presque, dans ces momens d'anxiété, à l'approche du but, que la fortune les gâterait s'ils étaient toujours réduits à trembler pour ce qu'ils croient posséder.