Un homme à bord soutenait cependant notre courage: c'était Ivon: il ne dormait plus; mais il buvait et fumait toujours. Depuis que nous avions quitté le corsaire, il n'avait pas tiré ses grosses bottes, qui lui couvraient les cuisses. Souvent je l'avais vu visiter et maintenir en état, quatre petits canons que la prise avait sur son gaillard d'arrière. Il avait eu soin aussi de s'assurer de l'existence de quelque barils de poudre qui se trouvaient dans une des soutes de la chambre. Avec cela, disait-il, nous pourrions nous défendre d'une embarcation qui voudrait nous accoster.

L'occasion d'employer les canons qu'Ivon mettait en état ne tarda pas à s'offrir.

Vers l'heure où nous supposions, d'après la route que nous avions faite depuis le phare de Lézard, qu'au jour nous pourrions avoir connaissance de la terre, nous crûmes apercevoir derrière nous, dans l'obscurité, une masse noire qui nous suivait à une petite distance. Une mauvaise longue-vue de nuit ne nous permit pas de distinguer, comme nous l'aurions voulu, le navire qui semblait nous donner chasse. La brise était ronde, et nous portions autant de voiles que nous avions pu en livrer au vent. Tout nous portait à croire que si le bâtiment que nous avions dans nos eaux était armé, il n'avait pas du moins sur nous un grand avantage de marche, puisque depuis le temps où nous avions commencé à l'observer, il n'avait pas encore pu nous rallier. Les deux meilleurs timonniers de l'équipage avaient été placés à la barre; car dans les circonstances où il faut se sauver à force de marche, il est surtout essentiel de bien gouverner, et de ne pas perdre, par la maladresse du timonnier, le chemin que l'on fait en forçant de voile. Pour alléger autant que possible notre navire, nous jetâmes à la mer tout ce qui encombrait inutilement notre pont et qui pouvait nuire à la vitesse de notre sillage. Nous étions impatiens d'apercevoir le jour; et la crainte de voir les vents qui nous favorisaient, passer au Nord-Est, circonstance ordinaire, d'après les indices que nous avions remarqués, ajoutait encore à l'anxiété naturelle que nous éprouvions. Le jour commença enfin à poindre à travers les vapeurs rougeâtres qui épaississaient l'horizon. La mâture du bâtiment à vue était haute, et les bonnettes qu'il avait poussées au bout de ses vergues, donnaient, à la pyramide que faisait sa voilure, une base des plus larges. C'était un croiseur anglais, selon toute apparence; mais, comme nous n'apercevions que son avant, dans la position où il se trouvait, par rapport à nous, on ne pouvait guère former que des conjectures assez vagues sur sa force. Nous étions dans le mois de février: le grand jour ne se faisait que fort tard, et nous attendions, avec perplexité, que la terre dont nous devions être près, se montrât à nous; bientôt, en effet, elle apparut sur notre avant, basse, blanche dans quelques unes de ses parties; la mer, qui écumait en mugissant sur des brisans, au-dessus desquels voltigeait un essaim de mauves, nous indiquait assez que nous avions à éviter des dangers autres que celui de la chasse de l'ennemi.

Notre capitaine s'était un peu dégrisé; mais il savait à peine où nous devions nous trouver, d'après la route faite: il avait d'ailleurs perdu sur nous cette autorité du commandement, si nécessaire à un chef, dans les circonstances pressantes. Ivon seul était à son affaire, et il avait assumé sur lui toute la responsabilité des événemens. Montée dans les haubans, pour reconnaître les parages où nous étions, il nous cria qu'il reconnaissait parfaitement la terre sur laquelle nous courions. «Je suis pilote du lieu, nous disait-il, et j'ai fait la pêche dans ces cailloux que vous voyez. C'est l'île de Bas, et bientôt nous verrons les clochers de Saint-Pol-de-Léon.» Son assurance nous rendit la confiance qui nous manquait, et l'obéissance passive de tout l'équipage lui fut acquise. C'est lui que nous reconnûmes tacitement pour capitaine. Il ordonna à Bon-Bord de se mettre à la barre du gouvernail, et de veiller à bien gouverner à son commandement.

Bon-Bord ne sut qu'obéir, sans oser réclamer, comme il le faisait auparavant, le bénéfice des ordonnances de la marine, qui l'instituaient, à ce qu'il prétendait, roi à son bord.

Notre navire allait toujours bon train: la brise fraîchissait, et la mer devenait grosse; mais, malgré la force croissante du vent et l'agitation des lames, nous continuions à tenir toutes nos voiles et nos bonnettes dehors. Le bâtiment qui nous appuyait la chasse, n'amenait non plus aucune de ses voiles. La poursuite à laquelle nous voulions échapper était aussi vive que notre fuite était prompte et habile. Le Back-house que nous montions marchait bien: le bâtiment qui se tenait obstinément dans nos eaux, ne paraissait pas perdre sur nous un seul pouce de chemin. La situation devenait des plus critiques pour nous et pour notre ennemi, que le danger des écueils que nous bravions, n'effrayait pas: la terre s'approchait avec ses longs cordons de sable blanc, ses rochers noirâtres et ses brisans autour desquels les flots tumultueux répandaient bruyamment leur écume d'albâtre.

Ivon, tout en faisant gouverner pour attaquer l'île de Bas, dans l'Est, s'occupait de charger à mitraille nos quatre petits canons. Que voulez-vous faire contre ce grand navire, lui demandai-je, si c'est une frégate? «Oh! ce n'est pas la frégate que je crains, me répondit-il; mais elle a des péniches qu'elle peut mettre à la mer, si le temps vient à calmir, et c'est sur les embarcations que je veux tapper. En attendant, ajouta t-il, chargeons ferme ces espèces d'engins: nous leur en f….. par le bec, s'ils veulent nous tâter au derrière.»

Lorsque nous nous trouvâmes en position de donner dans la passe, il fallut retenir un peu au vent pour enfiler le chenal par lequel nous voulions entrer. Le navire chasseur imita notre manoeuvre, et nous laissa voir, dans cette oloffée, la batterie et le travers d'une grosse corvette, «Il faut, répétait Ivon, que cette gueuse-là ait un pilote français à bord, pour nous taquiner comme ça!… Ah! si je tenais les gredins qui servent l'Anglais, sous mes pieds, comme je te mettrais leurs jean-f….. de têtes en marmelade!» Et, en prononçant ces derniers mots avec rage, il appliquait sur le pont son large et vigoureux pied. Un coup de canon de chasse de la corvette nous annonça à qui nous allions avoir sérieusement affaire, et bientôt après nous vîmes un long pavillon anglais se déployer et se jouer au bout de la corne de notre ennemi.

«Attention à gouverner, Bon-Bord, s'écria Ivon. Moi, je vais relever le muffle à cet Anglais. Léonard, va m'allumer ce bout de mèche à la cuisine, et feu dessus.»

Effectivement, après avoir pointé deux de nos pièces placées en retraite, sur l'arrière du Back-House, Ivon, avec son bout de mèche, mit le feu à l'amorce. Nos deux petits coups de canon firent ricocher la mitraille sur l'avant de la corvette, qui riposta à boulet. Le feu s'engagea, et l'on n'entendait plus, au milieu de ce bruit, que la voix d'Ivon, qui répétait à Bon-Bord: «Loffe, laisse arriver, comme ça va bien, ou qui nous excitait en nous criant: Feu, chargez, pointons à démâter