Je lui apportais des gargousses: il chargeait nos pièces, les pointait, tirait, riait, et, le nez fourré sur l'habitacle, pour faire gouverner, ou sur la culasse des pièces, pour envoyer des grappes de raisin à l'anglais, il remplissait à la fois les fonctions de capitaine, de pilote et de canonnier. On a dit souvent qu'un marin était plus qu'un homme: jamais, à ce compte, je n'ai vu un matelot être plus de fois homme que mon pays Ivon, dans notre entrée à l'île de Bas.

Les boulets de la corvette nous dépassaient: notre mitraille devait quelquefois tomber à son bord. Nous parvînmes enfin, en la canonnant, à nous réfugier sous terre, sans qu'elle put nous approcher assez près pour nous faire amener; mais, au moment où nous nous supposions sauvés, en reprenant les amures à tribord et en amenant nos bonnettes, pour faire la passe de l'Est de l'île de Bas, un faux coup de barre de Bon-Bord, toujours placé au gouvernail, nous fit toucher sur la queue d'une petite île nommée, en bas-breton, Tisozon (île aux Anglais). A l'ébranlement violent donné au navire par cet échouage, nous ne doutâmes plus de la perte de notre prise. Un grand coup de poing d'Ivon vola dans la figure de Bon-Bord, à la maladresse de qui il attribuait, avec raison, notre mésaventure. Le Back-House, roulant au milieu des flots sur les rochers où s'était brisée sa quille, se pencha sur le côté de bâbord, présenta tout son flanc aux boulets de la corvette anglaise, qui se mit en panne pour nous mitrailler tout à son aise, à moins d'une demi-portée de canon. Nous ne songions presque tous qu'à nous sauver sur l'île voisine, où la mer blanchissait à quelques brasses de l'endroit où nous étions échoués. Ivon seul voulait rester à bord, et il reprochait vivement à Bon Bord d'abandonner, comme les autres allaient le faire, le navire à bord duquel il devait rester le dernier, comme capitaine.

La corvette, pour s'emparer de la prise et de nous, ou tout au moins pour incendier le navire, mit bientôt deux embarcations à la mer. Ces péniches, chargées de monde, débordèrent et ramèrent à force pour gagner la terre. Il n'y avait plus à se défendre, dans l'état où se trouvait notre malheureux bâtiment, à moitié submergé: notre chaloupe, poussée à la mer du côté de bâbord, par les plus peureux, reçut tous ceux qui voulaient se sauver les premiers. Rosalie me suppliait de ne pas la quitter. Ivon, que ses tendres supplications n'amusaient pas, la prit de force dans ses bras robustes, et la jeta dans la chaloupe, qui se trouva bientôt, sans nous, à une demi-portée de fusil du navire, où nous avions résolu d'attendre l'ennemi. Notre perte paraissait certaine. «Va me chercher de quoi charger cette pièce de canon, me dit mon pays, je vais m'amuser à déquiller quelques Anglais, avant d'amener pavillon.» Le pavillon anglais renversé, se trouvait encore issé à notre corne, comme on le faisait à bord de toutes les prises faites par des navires français.

Je descends, pour obéir à l'ordre qui m'est donné, dans la chambre où se trouvait la soute aux poudres: une chandelle, que l'on avait oublié d'éteindre, comme à l'ordinaire, aux premiers rayons du soleil, se consumait encore dans le globe de cristal, suspendu sur la claire-voie. A cette vue, une idée subite, comme une inspiration, s'empare de moi: je saisis le bout de chandelle, dont la mèche consumée s'éparpille et étincelle en mes mains, dans ce mouvement rapide; et, sans calculer le danger, j'enfonce la chandelle tout allumée dans le tas de poudre que renfermait la soute. Puis, montant comme un fou sur le pont, je crie à Ivon: Sauvons-nous, sauvons-nous, le feu est dans la soute aux poudres! A ces cris aigus, Ivon me regarde fixement, tout étonné du désordre de mes mouvemens et de l'égarement de mes traits: il me prend par les reins, me jette par-dessus le bord, comme un paquet de mauvaise étoupe; et, croyant que je ne sais pas assez nager, plonge sur moi, me fait couler, me ramène à flot, et me faisant passer sur ses larges épaules, m'attire à terre avec lui.

Rosalie, à moitié dans l'eau, sur le rivage, pour voler au devant de moi, me reçoit avec des cris, de la lame qui me pousse, dans ses bras qui me pressent bientôt. Ivon, déjà sur le bord, tout ruisselant d'eau de mer et les mains sur les hanches, me demandait: «Eh bien! mon pays, qu'en dis-tu?» Sans rien répondre, je saisis Rosalie par la main, et, de toutes me forces, j'entraîne Ivon derrière un rocher de l'île. Il était temps: une détonnation épouvantable, ébranle l'île, et, en nous jetant à terre, comme anéantis, nous couvre de feu, de fumée et de débris, derrière le rocher même où nous étions réfugiés. C'était la prise qui, avec les deux péniches anglaises qui venaient d'aborder, avait sauté en l'air. Ivon, tout bouleversé d'un accident qu'il ne comprenait pas bien, me parlait en criant; j'étais devenu sourd: je lui hurlais, de mon côté, aux oreilles, il ne m'entendait pas plus que je ne l'entendais moi-même. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes que je pus lui faire comprendre que c'était moi qui, au moyen d'un bout de chandelle, venais de faire sauter le Back-House.

On ne put s'imaginer quelle fut sa joie, en apprenant cette prouesse et le succès de mon imaginative: il sautait, dansait, s'arrachait les cheveux, de joie; et se tenant les côtes, à force de rire, il s'écriait, tout essouflé: Ah! la bonne sacrée farce! Ah! mon Dieu, mon Dieu, est-il possible, jamais je n'ai tant ri! Et puis il répétait encore après avoir de nouveau gambadé jusqu'à l'épuisement de ses forces: Oh! quelle farce! Quelle bonne farce! Il ne voyait, dans l'explosion du navire, et les bras et jambes d'une cinquantaine d'Anglais volant en l'air, qu'une de ces espiègleries qu'il aurait faites à ma place, si l'idée lui en était venue.

Étonnés, confondus de l'explosion de la prise, dont ils ne pouvaient encore s'expliquer la cause, les gens de notre équipage, réfugiés avec nous sur l'île, accoururent vers l'endroit du rivage où nous nous tenions; ils nous entouraient, nous pressaient pour savoir quel motif avait pu porter les Anglais à faire sauter avec eux-mêmes le navire dont ils venaient de s'emparer. Ils attribuaient cet événement à l'imprudence des capteurs.

Sont-ils donc bons, nos gens! s'écriait Ivon; ils se sont mis dans le toupet ces paliacas, que c'est l'Anglais qui s'est fait sauter lui-même! pas si bête le jean f…! Tenez, voyez-vous bien, puisqu'il faut tout vous dire: c'est ce petit nom-de-Dieu qui a fait tout ce bataclan, avec un bout de chandelle. «Allons, accoste ici, Léonard, que je t'embrasse, et du bon coin; car t'as mérité toute mon estime. Et après cette allocution, les lèvres d'Ivon, noircies de poudre et de tabac, et toutes gluantes encore d'eau de mer, s'appliquèrent vigoureusement sur mes deux joues frémissantes de plaisir et d'orgueil.

Comme mon pays était un peu obscur dans ses harangues, il me fallut raconter après lui le moyen que j'avais mis en usage pour faire voler en l'air tout l'arrière du bâtiment et les deux péniches anglaises. Au milieu de ma narration, Ivon, que jusque là j'avais toujours traité avec les égards que m'inspiraient son grade supérieur au mien, et son âge plus avancé, me dit en me pressant fortement la main: je n'entends plus que tu me dises vous, ni que tu m'appelles maître Ivon ou mon capitaine; je prétends et j'ordonne que tu me tutoies, entends-tu bien, petit bougre; je te fais enfin mon égal, et, si tu n'es pas content, t'auras affaire à moi. Mais, pour commencer le tutoiement, supposons que je t'embête dans le moment actuel; que diras-tu, voyons un peu?

—Mais vous ne m'embêtez jamais, maître Ivon!