3.

VIE DE CORSAIRE.

Le gentleman Ivon.—Rosalie.—Projets.—Le café de Roscoff.—L'Anglais sauté.—Les Corsairiens.—Retour au toit paternel.—La croix d'honneur.—La part de prise.

Quelle race d'hommes que les corsaires! Quelle étrange exception ils présentent au milieu du genre humain! La terre a bien ses brigands, ses contrebandiers et ses pirates aussi, avec leurs aventures romanesques et quelquefois héroïques. Mais le métier des héros de grands chemins n'est que vil ou coupable, et rien ne saurait racheter aux yeux de la société, la bassesse de la vie d'un Cartouche ou d'un Mandrin. Mais un corsaire, un écumeur de mer même, peut encore ennoblir ses excès et jeter de l'éclat jusque sur ses fureurs. Le corsaire surtout, en pillant l'ennemi, sert toujours le pays qui lui permet d'exercer sa rapacité sur toutes les mers, et la reconnaissance nationale a confondu, dans la même gloire, Dugay-Trouin, qui fut corsaire, et Tourville, qui ne répandit son sang qu'à bord des navires de l'État.

Combien pour l'écrivain qui vivrait parmi ces hommes terribles, il y aurait de belles et vives couleurs pour peindre leur mépris de la mort, leur fureur pour la débauche et leur besoin d'affronter les dangers! Quelle sauvage philosophie dans cette vie si vite dépensée à la mer ou au milieu des orgies! Quelle rude noblesse dans leur prodigalité! Comment expliquer surtout cette avidité du pillage et cette insouciance pour l'or qu'ils ont arraché au prix de leur sang? Comparez ces basses intrigues, ce servilisme au moyen desquels on s'élève à la fortune, dans les antichambres ou dans les cours, à la courageuse et dédaigneuse témérité des corsaires, et dites-nous après à l'avantage de qui sera ce rapprochement?

Le petit port de Roscoff, où nous venions de débarquer, après l'explosion de notre prise, était le rendez-vous de tous les corsaires qui se réfugiaient dans le chenal de l'île de Bas, poursuivis par l'ennemi ou battus par les tempêtes de l'hiver. Les croiseurs anglais se tenaient toujours à vue de la petite île qui servait de nid à ces aiglons de la mer, en attendant la sortie des bricks, des cutters et des goëlettes qui, au premier bon vent, osaient braver la présence de l'ennemi, pour aller écumer et désoler la Manche.

Notre aventure avec la corvette et les péniches anglaises, connue bientôt à Roscoff, ne contribua pas peu à jeter sur Ivon et sur moi un certain éclat de gloire. Les marins nos confrères nous accueillirent avec cordialité; les habitans nous regardèrent avec étonnement. Le déguisement de Rosalie devint l'histoire de tout le pays.

Le commissaire de la marine nous demanda à notre débarquement, avec les autres hommes de l'équipage de la prise. Il nous engagea à faire un rapport détaillé sur la manière dont nous nous étions conduits, certain, disait-il, que l'Empereur entendrait avec plaisir le récit d'un événement si honorable pour quelques uns de ses sujets. Le rapport d'Ivon fut bientôt dicté. «Nous avions un capitaine de prise que voilà, dit-il en montrant Bon-Bord; il buvait toute la journée et toute la nuit. Pendant que j'envoyais quelques coups de canon à la corvette anglaise qui nous chassait, notre capitaine a mal gouverné: il a jeté sa barque sur les cailloux où les petites filles de l'Ile de Bas vont laver leurs pieds, à marée basse. Ce petit Léonard, que voilà, a mis le feu à la soute aux poudres avec un bout de chandelle, et les Anglais, qui voulaient nous happer, ont sauté en l'air comme un feu d'artifice. Ça n'a pas été plus malin que ça, M. le commissaire.» L'officier d'administration me regarda avec surprise et bienveillance. Il prit mon nom, me demanda si j'avais des parens, et il m'engagea à aller le voir de temps à autre; ce fut la première chose que j'oubliai de faire pendant tout mon séjour à Roscoff.

En nous jetant à la mer pour échapper aux Anglais, nous avions eu soin, par bonheur, de sauver les piastres que nous avions reçues dans le partage des barils d'argent, qui s'était fait à bord du Sans-Façon. Une ceinture, dans laquelle nous mettions notre monnaie, ne nous avait pas quitté à bord de la prise. C'est un usage adopté parmi les marins que de porter sans cesse sur eux ce qu'ils ont de plus précieux. Toujours exposés à tous les événemens, ils ont la prévoyance de s'arranger de manière à se sauver avec ce qu'ils peuvent le plus facilement arracher au naufrage qui les menace, même au moment où ils s'y attendent le moins.

Mon ami Ivon ne tarda pas à trouver l'emploi de ses gourdes. Il commença par se faire habiller en gentleman, de la tête aux pieds. Il se garnit la ceinture de trois ou quatre montres, dont les breloques lui battaient l'abdomen, de la manière la plus plaisante. Un parapluie à canne ne quittait plus, quelque temps qu'il fit, ses mains goudronnées, qu'il avait eu soin de recouvrir de gants blancs, bien glacés: on aurait dit, à chaque instant du jour, qu'il se disposait à aller à une noce, ou plutôt qu'il en revenait; car il ne dégrisait pas du matin au soir, et quelquefois du soir au matin.