Une nuit, pendant que ma bonne Rosalie me tenait à ses côtés près de son comptoir, et cherchait en m'agaçant à se distraire de l'ennui de la conversation des marins qui occupaient le café, le hasard voulut que les quatre plus renommés corsaires de la Manche entrassent pour sabler du punch. A l'aspect de cette réunion de célébrités flibustières, les officiers et les matelots groupés autour des tables, se levèrent. Chacun sollicita la permission de trinquer avec ces chefs illustres. La conversation s'engagea bientôt et devint vive et animée. Les capitaines, en remarquant l'intérêt avec lequel je les regardais et j'écoutais leurs paroles, me donnèrent une poignée de main comme à une vieille connaissance. On prit place, on se raconta les motifs pour lesquels on avait relâché à l'île de Bas. On jura surtout beaucoup contre les Anglais. Un des assistans, qui faisait chorus, eut à ce propos une idée qui fut vivement applaudie par l'assemblée. «Parbleu, dit-il en s'adressant aux quatre capitaines, puisque le hasard nous favorise assez pour que nous vous possédions un instant dans notre société, vous devriez bien nous raconter, messieurs, quelques uns de ces bons tours que vous avez joués à l'ennemi dans vos nombreuses croisières. Le capitaine Lebihan, avec son air de ne pas y toucher, en a fait de fameuses, si l'on en croit l'histoire du pays; le capitaine Pelletais est Dieppois, et il s'y connaît en fait de coups de Jarnac. Allons, faites-nous la faveur de commencer, messieurs; et les capitaines Ribaldar et Niquelet, j'en suis sûr, nous diront aussi ce qu'ils croient avoir fait de mieux, dans leurs glorieuses campagnes.»

Les quatre capitaines parurent accepter de bonne grâce la proposition, sans trop faire les modestes ni les fanfarons.

Je ne saurais dire avec quelle avidité je me disposais à entendre les plus fameux loups de mer de la Manche raconter, chacun dans le langage et avec le ton qui lui étaient propres, leurs exploits les plus célèbres. Le capitaine Lebihan commença, à la sollicitation de ses camarades, à narrer ainsi, dans son jargon moitié mauvais français, moitié bas-breton, son aventure avec la frégate anglaise la Blanche.

Confession du capitaine Lebihan.

«Ma foi de Dieu, s'écria-t-il, comme en sortant d'un somme, je n'ai pas à vous dire grand'chose qui soit digne de vous être récité, si ce n'est que j'ai fait vinir une fois à la côte un frégate anglais, oui anglais, et un belle frégate, pour le sûr.

»C'était avec une bonne brise, autant que je peux me le rappeler. Je revenais avec mon corsaire, mon petit lougre, pour relâcher-z-à Portsal. La frégate me chassait avec le jour tombant. Ma foi de Dieu, que jé dis à nos gens: si celle-là veut mé suivre dans les cailloux, je le ferai sé jéter dans les berniques et dans les omards. Je fis pitite oile pour mé faire chasser tout proche de la côte de Plouguerneau. Quand la nuit fut venue, mé voilà-z-à relâcher dans un petit port où ce qu'il y avait des douaniers. «Attends, que je dis à nos gens, jé m'en vas aller à terre, parce que voilà la brise qui fraîchit et le courant qui porte en côte. Pour lors que jé fus débarqué avec un fanal, jé dis à un paysan, à un guissiny, quoi: prête-moi ta vache, mon ami, et le voilà qui me prête sa vache pour un petit écu. Une fois que j'ai la vache, j'amarre une patte de l'avant à ce pauvre animal pour la faire boiter, et je lui suspends à la tête et entre ses cornes, mon fanal allumé.

»La vache, comme vous le sentez bien par vous-mêmes, commence à marcher sans comparaison comme un navire qui tangue à la mer, avec un feu à son pic. La frégate croit voir mon lougre tanguer à la lame. Ah! dit-elle, apparemment, puisqu'il y a autant d'eau pour lui, il y en aura autant pour moi. Pour lors, je m'en reviens à bord, et jé dis à nos gens: Mes amis, il faut prier le bon Dieu, pour que la frégate se fiche à la côte. Demain, nous ferons dire une messe. Le lendemain, du matin, en régardant par-dessus une petite île, qui s'appelle Saint-Michel, et qui était à tribord à nous, jé vois, oui, foi de Dieu, la mâture d'un grand navire qui était au plein. C'était la frégate, pas moins. Ah! je dis à l'équipage: le bon Dieu est juste; il y a des Anglais de noyés, et ferme. C'était ma vache, avec son fanal, qu'ils avaient pris, oui, aussi vrai que vous êtes des honnête homme, pour un feu de navire. Aidé par mes gens, jé fis prisonniers, oui, peut-être, plus de quinze douzaines d'Anglais, et jé volai tout d'abord de la frégate.»

La naïveté du récit du capitaine Lebihan amusa beaucoup tous les auditeurs. Le Bas-Breton seul conservait son sérieux et sa plaisante gravité. On engagea le capitaine Niquelet, de Saint-Malo, à prendre la parole. C'était un homme passionné dans son langage, comme dans ses actions, et qui s'exprimait bien. Il prit ainsi la parole après Lebihan.

Confession du capitaine Niquelet.

«Il y a à peu près un an, que, me trouvant, avec mon dogre, dans la baie de Torbay, pour y chercher fortune, je trouvai un grand trois-mâts, qu'escortait un brick de guerre anglais. La triste mine de mon petit corsaire, qui avait plutôt l'air d'un charbonnier que d'un fin voilier, n'inspira aucune défiance aux navires que je suivais. Le calme étant venu avec le soir, mes deux bâtimens mouillèrent près de la côte, pour étaler le jusant. Je fis semblant de continuer ma route, pour ne leur donner aucun soupçon; mais je les relevai exactement au compas, afin de venir leur rendre visite pendant la nuit. Une brume épaisse, qui s'étendit bientôt sur une des mers les plus calmes que j'aie vues en hiver, favorisa mon projet, au-delà de mes espérances. Je fis border mes avirons, que j'eus soin de faire garnir au portage, avec de l'étoffe, pour ne pas interrompre, par le bruit de la nage, le silence qui m'était si favorable, et je gouvernai sur le point où j'avais relevé l'ennemi. Quand je me supposai près du trois-mâts, je jetai l'ancre. En un clin d'oeil, mon grand canot fut armé des hommes les plus intrépides du corsaire. Je fis prendre à mon frère, qui commandait la petite expédition que je préparais, le bout d'une drisse de bonnette, dont j'amarrai une des extrémités à mon bord, et je lui dis: «Fais ce que tu pourras; avec le bout de cette amarre, tu reviendras toujours à bord du corsaire, malgré la brume, quand tu le voudras. Si tu réussis à enlever le trois-mâts, tu auras soin de m'en avertir, en hallant l'amarre que je tiens à bord, par trois fois de suite et à cinq minutes de distance. Bonne réussite! Vous avez tous des poignards et pas de pistolets, c'est vous dire assez la consigne: Lestement et pas de bruit