»J'avais recommandé à mon frère de nager toujours contre le fil du courant, parce que j'avais eu la précaution de me mouiller dans les eaux du trois-mâts. Mon frère, pour plus de prévoyance, avait eu aussi l'idée de prendre avec lui un panier rempli de bouchons, qu'il devait jeter à la mer pour me prévenir aussitôt qu'il serait arrivé sur l'arrière du navire anglais.
»Il y avait à peine un quart d'heure que notre canot nous avait quittés, que le courant, qui passait le long de notre bord, nous apporta des bouchons flottans. C'est cela, me dis-je; L'amarre frappée à bord, et dont mon frère avait pris le bout, ne tarda pas à frémir. Nous l'entendîmes avec joie frapper la mer sur laquelle une légère pression l'éleva par trois fois. Aussitôt, j'ordonne de lever l'ancre à jet, sur laquelle j'étais mouillé, et je fais haller mon corsaire sur l'amarre, que je savais bien être fixée à bord du trois-mâts. En quelques minutes je fus le long du navire; mes gens sautèrent à bord sans obstacle. Je ne trouvai sur son pont que ceux de mes hommes que j'avais envoyés dans mon canot pour le coup de main. Mon frère me raconta qu'étant arrivé sans être vu ni entendu, sur l'arrière du bâtiment, il était parvenu à grimper avec trois des siens par les ferrures du gouvernail et par le couronnment, jusque sur le gaillard d'arrière. Deux Anglais veillaient seuls sur le pont: se jeter sur eux, les précipiter dans la calle, fermer le capot de la chambre où dormaient le capitaine et les officiers, et le logement de l'équipage où étaient les autres hommes, ne fut que l'affaire d'un instant. Maître du trois-mâts, je fis passer mes quatre-vingts meilleurs matelots sur la prise. J'ordonnai à mon second de filer avec le corsaire, et de me laisser à bord de ma capture. Nous attendîmes ainsi le jour.
»Ce jour désiré vint enfin, et il dissipa la brume qui toute la nuit avait caché ma manoeuvre. Le petit brick de guerre sur lequel le trois-mâts avait gardé une amarre, nous cria d'appareiller, croyant toujours avoir affaire au capitaine qu'il escortait. Je fis, en effet, virer sur mon câble, pour exécuter l'ordre; mais en appareillant, j'eus soin d'aborder, comme par maladresse, le brick qui mettait aussi sous voiles. A peine le capitaine du brick eût-il commencé à jurer contre ma mauvaise manoeuvre, que tous mes forbans, couchés à plat-ventre à l'abri des pavois, sautèrent à bord de l'ennemi. Une grêle de coups de poignards et de pistolets fit l'affaire. Les Anglais surpris ne purent se défendre qu'à coups de poing, contre mes corsaires, disposés à l'attaque et armés de pied en cap. Deux jours après cette escobarderie de flibustier, j'étais mouillé à Perros, avec mes deux prises; mais mon maladroit de second, qui n'avait qu'à courir avec un bon marcheur sous les pieds, pour gagner la terre, s'était fait prendre par une corvette.»
La petite bamboche, il est bien bonne, s'écria le capitaine Ribaldar, Portugais à l'accent plus que gascon, naturalisé en France, par son intrépidité et ses courses célèbres dans la Manche. Je veux, dit-il, vous en raconter une adventoure, qui me rappelle celle qué vient dé vous dire le capitan Niquelet.
Confession du capitaine Ribaldar.
«J'étais toumbé la nouit, avec ma goëlette la Revance, dans un counvoi dé bâtimens qui venaient dé la Zamaïque, comme on dirait un loupe dans une vergérie. Les frigates qui escourtaient le counvoi, mé prirent pour un bâtiment anglais, par la raison que jé faisais coume les austres, les signals qu'il fallait répétitionner. Vers lé soir, j'aborde un grand trois-mâts, qué j'avais choisi bien gros et bien sargé. Vous m'abordez, qué mé dit lé capitaine anglais: par Diou, jé crois bien que jé t'aborde, qué jé lui dis; jé té fiche à la mer si tu dis un soul mot; il sé tut et jé mis à son bord vingt bons gaillards. Une heure après, jé me laisse culer sur la quoue dou counvoi, et z'aborde, coume par mauvaise manouvre encoure, oun autre gros papa dé navire: Vous m'abourdez, me dit encore lou bêtasse dé capitane: touzours la même çanson, que ze mé dis; en cé cas touzours la même réponse. Oui, canaille, qué zé t'aborde, que zé loui dis. Il vut faire lou meçant; zé lé fais zeter par-dessous lou bord, por nou pas faire do bruit. Las frigatignes quez escourtait lou counvoi fount dos signals par la nouit; mes dos prisès repetitionnent los signais coume los austros bâtimens anglaisès. Mas oune fois la nouit vénue, zé t'en fice, va! Moun coursaire et los dos prisès laissent là los counvoi et forcent dé voile, bougre… Si z'avais ou doscents houmes, z'aurais fait vingto prisès; zè les prénais conme aum assoume des veaux marins, à coups dés bâtouns.»
—Mais en rentrant à Tréguier avec vos deux prises, demanda le capitaine
Niquelet à Ribaldar, n'eûtes-vous pas une affaire avec un lougre de
Jersey?
«Ah! si parblu! Une petite bamboce militare! Cé pétit coquin dé lougre voulut tâter dé mes prises. Zé lé croçais à l'abourdage pour arrêter oun pu sa marce. Il me toua quinze houme; zé n'en avais plus qué trente à bord; si z'en avais eu soixante, il m'en ourait toué trente; mais j'ourais pris lé pétit bougré. Il sé sépara dé moi avec zoie. Une vraie bamboce militare!»
Quand le capitaine Ribaldar eut fini, et qu'il eut avalé un demi-bol de punch, avant de rallumer sa pipe, les auditeurs s'écrièrent: A votre tour, capitaine Polletais! Le vieux marin dieppois se gratta l'oreille, sous son bonnet rouge; et, assez embarrassé de commencer sa narration, il s'exprima cependant ainsi:
Confession du capitaine Polletais.