«Mes bonnes gens, je ne sais pas trop ce que je vous dirai. J'ai fait bien des petites bourdes aux Anglais: on a tant d'peine à gagné sa pauvre vie dans c'monde et à la mer surtout. Nous autres pauvres pêcheurs je ne sommes pas bien malins, voyez-vous, mais je fesons pas moins queuquefois not'petit bonhomme de chemin, quand l'bô Dieu veut nous le permettre. Je vous dirai donc, pour vous dire queuque chose, que les Anglais n'ont pas touzours beau zeu à s'risquè avec nos corsaires ed'la Mance et du Pas-d'Câlais.

»Une corvette voulut me chasser sur l'grand lougre que v'savez vu et que je viens d'mouiller su le chenal. Je laissai tomber m'n'ancre sû la côte d'Somme en dedâns des bancs à vue d'l'Anglès.

»La corvette n'pouvant point m'approcè, armit trouais embarcâtions pour veni m'abordé dans la nuit. Z'fis faire à bord mes filets d'abordâze, et puis z'avais dès doubles filets, Vsavez biè ce que c'est qu'des doubles filêts, ze pense? C'est-z-une manière d'grands filêts qu'on tend en dehors du navire, comme si c'étaient d'séventails qu'auraient des boulets au bout pour les faire tombé comme des pièzes à attraper des renârds. Les trouais pénices anglaises m'abourdirent à nuit et à minuit, creyant qu'à l'heure où se relevait le quart, il y aurait d'la confusion à-bord. Z' lès fis sâler un petit brin à coups d'fûsil et d'espingole. Mais c'fut quand ze commandè d'laisser tombé lès doubles ***, filêts sur les pénices qu'ça fut un drôleu d'çarivari, m's amis! Tous l's' Anglès étaient happés comme des mélans dans eune seine. I's' débarbouillaient comme des pessons dans des appléts. Voyons que ze dis à nos zens: il faut les faire défilé la parade, et les mette un à un dans la câlle. C'qui fut dit fut fait, et biè vîte; et toute c'te mauvaise enzeance fut arrimée sous clé, les panneaux et écoutilles biè fermés. Avec c'te belle fîçue cargaison, ze m'dis: Zean Micel Pelletais, tu seras biè mâlin si tu fais queuque çose d'bon!»

Tous les auditeurs se mirent à rire à celle saillie plaisante du vieux corsaire dieppois, qui continua:

«Attendez donc, m's'amis; c'n'est point l'tout, ze dis à mes zens: Mes petites brebis, il vous faut sauter dans les pénices anglaises, actuellement pour prendre une toulène d'lavant du corsaire et râmè en nous rémoquant, comme si les pénices avaient enlevé l'lougre. Mais criez-moi ferme un hourra pour faire crouaire à la corvêteu qu'ses embarcations nous ont happés. Un hourra qui aurait fait tremblé la barbe du bô Dieu fut poussè par nos zens. L'équipage de la corvêteu y répondit par un aute hourra!

»Mes trouais pénices nazant sur l'avant, j'file mon câble, et mes zens s'mettiont à çanter des çansons anglaises, car les matelots d'cez nous savent tous aussi biè çanter, sans comparaison, comme l'zanglès. La corvéteu qui s'était épuisée d'monde pour armé les pénices, crut bié qu'le corsaire était prins; mais quand ze fus à portée d'pistolet d'allé et qu'allé m'eut crié d'mouiller, mes trouais embarcations larguent la toulène et èlongent m'n'anglès. Ze l'aborde en même temps et ze l'envève tout comme eune pleume! Qu'voulez-vous, mes bonnes gens, on a tant d'peinne gagné sa vie dans c'pauve monde!

»Ze n'pourrais point biè v's dire la réception qu'on m'fit à Câlais quand on vit rentré mon lougre avec une corvêteu anglèse au derrière. Son altesse l'Empereu dès Francès zuzea qu'il ferait biè d'me donné la queroix de la relizion d'honneur pour c'taffaire-là, et j'la prins c'te queroix, que vos n'voyez ici qu'le ruban.»

Ces récits des hauts faits des capitaines que je voulais égaler, enflammaient mon émulation. Dieu! que je souffrais, avec tant d'ambition dans le coeur, de n'être encore, parmi les marins, qu'un enfant inaperçu! A terre, me disais-je, un jeune homme peut, sans beaucoup d'expérience ou du moins avec une expérience facile à acquérir, se distinguer en exposant vaillamment sa vie dans cinq à six batailles; mais, à la mer, c'est peu que d'être le plus brave; si l'on n'a pas vieilli sur les flots, si, à force de pratique, on n'a pas acquis la science difficile du marin, on végète, confondu parmi ces hommes que l'on embarque sur le pont d'un navire pour appliquer leur force au bout d'une corde, ou pour verser leur sang au premier commandement de leur capitaine.

Je ne pouvais plus y tenir: il me fallait naviguer; c'est à la mer que je voulais respirer: une sorte de maladie du pays se serait emparée de moi si j'étais resté plus long-temps à terre. Je tourmentai Ivon pour qu'il hâtât l'armement du petit corsaire qui devait nous conduire à la gloire et à la fortune.

Un motif nouveau vint encore ajouter au désir que j'avais de quitter Roscoff. Depuis quelque temps, j'avais cru remarquer dans Rosalie une espèce de contrainte qui me désespérait et dont je ne pouvais m'expliquer la cause. Ces caresses innocentes, auxquelles elle se livrait auparavant avec tant d'abandon et de bonheur, semblaient l'affliger et l'effrayer. Moi-même, quelquefois troublé, embarrassé, quand je me trouvais tout seul avec elle, je commençais à rechercher avec plus d'ardeur sa présence, qui cependant me faisait éprouver moins de félicité qu'au commencement de nos naïves amours. Je sentais plus que jamais je ne l'avais fait encore, que Rosalie me chérissait, et son refroidissement apparent m'inquiétait peut-être moins qu'il ne m'irritait. On aurait dit, toutes les fois qu'elle pressait vivement ma main, ou qu'il lui arrivait de m'embrasser encore, qu'elle se reprochait les marques de tendresse qu'autrefois elle me prodiguait avec tant de plaisir et de confiance. Il me fallait sortir de cet état de gêne et de doute. J'exprimai de mon mieux à Rosalie ce qui se passait en moi; je la grondai presque du changement que je croyais avoir remarqué en elle. Un amant bien expérimenté n'aurait peut-être pas mieux fait pour obtenir beaucoup, que moi en cette circonstance pour n'obtenir qu'une simple explication.