«Tu ne sais pas de quel poids tu soulages mon coeur, me dit-elle: j'avais besoin de te confier aussi ce que j'éprouve depuis quelque temps, et je n'osais pas commencer. Oui, je sens bien que, malgré la mauvaise opinion que j'ai pu te donner de moi, je ne suis pas née pour vivre avilie. Je t'aime cent fois plus que je ne saurais le dire; mon plus grand bonheur serait de pouvoir te posséder comme mon amant, pendant un jour, un instant, et de renoncer ensuite, s'il le fallait, à tout, au monde, à mon avenir, à la vie; mais tu es un enfant, mais j'ai quelques années de plus que toi, et je connais, mieux que tu ne peux le faire encore, la conséquence d'une mauvaise action. Non, je combattrai mon coeur, mes passions; je vaincrai mon délire et je ne te perdrai pas. Qu'une autre femme que moi abuse de tes jeunes années. Qu'elle soit heureuse en te laissant un souvenir que plus tard tu flétriras de ton mépris; mais moi, qui veux sans cesse rester ton amie, après avoir été ton guide, je ne consentirai jamais à devenir ta maîtresse à un âge où tu ne peux pas faire un choix; à un âge où l'on m'accuserait non de t'avoir cédé, mais de t'avoir séduit…. Léonard, il faut nous séparer pour quelque temps…»
En prononçant ces derniers mots, Rosalie fondit en larmes; elle était dans mes bras. Je ne savais qu'essuyer ses yeux et lui répéter ces mots avec lesquels je l'avais souvent consolée.
«Oh! je me suis trop vivement aperçue, continua-t-elle, à tes regards plus pénétrans, à tes caresses plus exigeantes, du désordre que notre intimité, d'abord si ingénue, commençait à jeter dans tes sens. C'est la séduction que je craignais le plus. C'est celle à laquelle je me sens encore la force de résister aujourd'hui: demain il ne serait plus temps! Je t'aime trop mille fois pour ne pas devenir coupable envers toi, envers tes parens, si tu cessais de me regarder comme une soeur. Je ne puis pas être ta maîtresse, sans renoncer à l'estime que je conserve encore pour moi-même.»
Cette entrevue, la seule que j'eusse encore redoutée avec Rosalie, produisit sur moi une impression que je n'avais pas encore connue. Jamais encore Rosalie ne m'avait parue si belle, si touchante. Le sentiment qu'elle m'exprimait me semblait si vrai! L'idée d'une séparation prochaine donnait à cet entretien si intime, quelque chose de si tendre, que ses caresses devinrent plus vives et plus dangereuses que toutes celles que nous nous étions prodiguées.
«Oh! laisse-moi, laisse-moi, mon ami, s'écria-t-elle; c'est le moment de nous séparer! Léonard, laisse-moi, je t'en supplie au nom de tout ce que tu as de plus cher, laisse-moi…»
Le cabinet de Rosalie donnait sur le haut de l'escalier du premier étage. Par un instinct que l'on commence à avoir à seize ans, quelque novice que l'on soit, je remarque, pour la première fois encore, que la porte avait un verrou: je saute sur cette porte, malgré les efforts de Rosalie, et je la ferme; ce mouvement si vif, si déterminé, parut l'épouvanter. Je m'approchai d'elle, elle recula vers la fenêtre de son cabinet. «Au nom du ciel, dit-elle, ne m'approche pas; je ne sais ce que je ferais si tu oubliais…» La fenêtre était ouverte; la poitrine de Rosalie battait avec force, son regard avait quelque chose qui m'étonnait; j'avance vers elle: elle jette un cri en se précipitant sur le bord de la croisée. Au même moment, un grand coup de pied frappé dans la porte du cabinet, renverse en dedans cette porte, sur les débris de laquelle paraît Ivon!…
A l'aspect de mon mentor, se montrant comme un fantôme, je reste stupéfait, et, à l'ardeur qui circulait dans mes veines, succède un froid glacial.
—Vous êtes un honnête fille, dit-il froidement à Rosalie, qui, s'asseyant en désordre sur sa chaise, cachait sa tête en pleurs, entre ses deux mains.
«Pour vous, mon pays, il est temps que vous filiez vos amarres par le bout. J'étais là, et si Rosalie vous avait écouté, ça se serait passé autrement; car je vous aurais coupé le sentiment au ras de l'écubier.»
Je ne savais que répondre à Ivon. Les bras pendans et la tête baissée, je paraissais attendre l'arrêt qui devait me condamner.