Ivon sentit qu'il était temps de changer la conversation, jugeant, à mon attitude, que j'avais compris suffisamment la leçon de morale qu'il venait de me donner, avec son grand coup de pied dans la porte.
—Ah ça, vous ne savez pas une chose? C'est que je donne un grand bal à tout Roscoff, avant le départ du Vert-de-Gris. Je veux griser tous mes invités. J'ai commandé des musiciens à Morlaix, et des masques pour amuser la société: Mam'zelle Rosalie fournira les rafraîchissemens. On viendra en bas de soie et en culotte courte: je donnerai l'exemple. Ce sera un bal décent; mais il sera permis de fumer dans la salle.
Comme je cherchais à prendre une contenance et à changer d'attitude, je fis semblant de sourire au projet d'Ivon. Rosalie conserva son air pénétré et rêveur. Nous parlâmes bientôt tous trois du bal que se promettait de donner notre ami, et il ne fut plus question de la scène qui venait d'avoir lieu; mais elle laissa dans le coeur de mon amie et dans le mien une impression profonde.
Le Vert-de-Gris, le premier corsaire qui se trouvât paré à se montrer, cette année, dans la Manche, était armé. Il avait été décidé qu'Ivon en serait le capitaine. Je n'avais pu obtenir, en raison de mon âge et de mon peu d'expérience, que le poste de lieutenant. Notre navire, long de trente-sept pieds, de tête en tête, devait avoir quarante hommes d'équipage, et nous n'avions pu encore trouver, pour l'équiper, qu'une trentaine de matelots, nombre exact des avirons que pouvait border le Vert-de-Gris, en temps calme. Le capitaine Ivon ne s'inquiétait guère de l'insuffisance numérique de son équipage. «Quand viendra l'occasion de faire un bon coup, je trouverai du monde.» Notre capitaine ne songeait qu'à son bal. Des affiches placardées sur tous les murs de la ville, et une publication au tambour, annoncèrent, comme on annonce une vente par expropriation, le jour où la fête se donnerait.
Un magasin de liquides, décoré de pavillons et entouré d'estrades, faites à la hâte, fut choisi pour le lieu de réunion. Une douzaine de ménestriers de village composèrent l'orchestre. Tout le matériel du café de Rosalie fut transporté dans la salle des rafraichissemens. Les notables de l'endroit et tous ceux qui avaient pu chausser un bas de soie, se rendirent à la galante invitation de mon capitaine. Deux douzaines de contredanses à huit s'agitèrent en même temps, au premier coup d'archet donné par l'orchestre. Des plateaux couverts de verres de grog fumant, et de limonade punchée pour les dames, circulèrent, avec la joie, dans les rangs des danseurs et des spectateurs.
A minuit, le bal était dans sa fleur. On chantait d'un côté, on buvait partout, on dansait au centre et l'on fumait dans les coins. Ivon recevait des félicitations des uns, des poignées de main des autres. Il était enchanté. Mais, au moment où l'on allait manger les grosses pièces de boeuf, les gigots et les jambons, qui composaient l'ambigu, l'armateur du Vert-de-Gris vint tout haletant, annoncer au Lucullus de la fête, qu'un grand trois-mâts anglais, drossé par le calme et les courans, avait été vu sur le point de faire côte dans le nord de l'île de Bas. A ces mots, Ivon me prend par le bras, et m'ordonne de rallier tous les gens de notre équipage, pour les faire embarquer en double. La marée pressait: il nous manquait du monde; mais notre capitaine trouva le moyen de s'en procurer. «Voyons, disait-il, qui veut embarquer, pour douze francs par jour, à bord du Vert-de-Gris?—Pour dix-huit francs?—Pour un louis?» A ce prix; une douzaine de matelots désoeuvrés se présentent. On saute à bord, nous bordons nos avirons: on charge tant bien que mal notre unique caronade et nos fusils, et nous voilà partis, sortant tout en sueur du bal, pour amariner le trois-mâts anglais, que notre petit corsaire seul pouvait, disait-on, aborder.
Dans une conjoncture moins sérieuse, j'aurais bien ri de voir mon ami Ivon, encore en bas de soie et avec toute sa toilette de bal, courir l'abordage d'un bâtiment ennemi; mais l'idée du danger, le souvenir de Rosalie, que j'avais quittée sans lui dire adieu, remplissaient trop ma tête, pour que je songeasse à la bizarrerie de notre départ et à l'imprudence même de notre expédition.
L'ardeur que notre équipage et nos gens nouvellement engagés mettaient à haller sur nos avirons, était incroyable. La mer était calme comme de l'huile, selon l'expression des marins. Nous ne tardâmes pas à quitter la chenal de l'île de Bas, à franchir la passe de l'Est, et à revoir au clair de lune, l'île près de laquelle, quelques mois auparavant, nous avions fait sauter le Back-House. Notre capitaine Ivon n'y fit seulement pas attention, tant les choses extraordinaires dont sa vie avait été remplie étaient devenues vulgaires pour lui. Ses yeux de lynx ne se promenaient que sur la partie des flots où il croyait devoir apercevoir le bâtiment anglais qu'on lui avait signalé, et que nous voulions attaquer.
A deux heures du matin, nous trouvant dans le nord-est de l'île de Bas, à quelques lieues de terre, nous aperçûmes enfin le navire qui devait devenir notre proie. Les rayons de la lune, projetés sur la surface presque immobile de la mer, nous laissèrent distinguer une masse noire au centre de ce réseau de jets argentés. Nous approchions à force de rames le bâtiment, que le mouvement paresseux des flots balançait au sein du calme et du silence le plus profond. Notre petite caronade, chargée à double charge, était disposée à faire feu, et nos hommes parés à larguer leurs avirons pour sauter à l'abordage. Une brise, la brise la plus infernale que nous pussions recevoir, s'éleva sous de gros nuages qui venaient d'envelopper la lune. Le hasard voulut que le trois-mâts, dont les voiles battaient en calme une minute auparavant, se trouvât tout justement orienté pour recueillir le premier souffle de ce vent malencontreux, contre lequel nous jurions à faire trembler notre barque. Il fila bientôt, et avant que nous eussions rentré nos avirons, hissé nos voiles, et mis le cap en route, notre ennemi put gagner de la route sur nous. Cette contrariété ne nous rebuta pas. Nous appuyâmes la chasse à la proie qui voulait nous échapper. La clarté de la nuit nous permettait encore de distinguer, sous le vent à nous, le point mobile que nous voulions atteindre. A trois heures et demie du matin, nous nous trouvions presque à portée de canon de notre Anglais. Mais la lune, déjà à l'horizon, disparut et nous laissa quelque temps dans l'obscurité: notre chasse continua.
Avec le jour naissant, nous aperçûmes le bâtiment, que nous prenions toujours pour le trois-mâts chassé, à petite distance de nous; mais il paraissait courir à contre-bord. Cette manoeuvre nous surprit. Quelques uns de nos hommes crurent remarquer qu'il était beaucoup plus long et plus haut sur l'eau, qu'il n'avait semblé l'être au clair de lune. Nous n'étions pas d'avis de l'approcher; mais notre capitaine Ivon n'entendit pas raison là dessus, «Croyez-vous, nous dit-il, me faire la loi comme à ce brave capitaine Arnaudault, avec qui j'ai navigué dernièrement? Allons donc, tas de badernes: pare-à-virer adieu-val! et à l'abordage!»