Nous virâmes de bord sur le navire anglais. En l'approchant, Ivon lui-même trouva qu'il était gros; mais il attribuait l'apparence de son volume à l'effet du mirage. Notre ennemi ne nous donna pas la peine de l'aborder. Un coup de canon à boulet, qui nous dépassa à plus de deux cents brasses, nous arracha toutes nos illusions: c'était un vaisseau de 80 canons.

Nous voulûmes fuir; ce fut en vain: dans quelques minutes nous nous trouvâmes criblés de mitraille. «Capitaine, vint dire un matelot à Ivon, le corsaire coule par un trou de boulet à la flottaison.—Eh bien! bouche-le, Lofia!—Mais je n'ai rien pour le boucher!—Eh bien! mets-y ta vilaine chienne de boule, qui n'est bonne qu'à ça!» Ivon sifflait l'air de Mesdemoiselles, voulez-vous danser, pendant qu'on nous mitraillait ainsi. L'équipage, couché à plat-ventre sous les bancs de notre corsaillon, cria qu'il fallait amener. Force fut de nous rendre au vaisseau, sous la batterie duquel nous nous trouvions d'ailleurs affalés.

Notre vainqueur, voyant que nous nous rendions, mit en panne pour nous donner la facilité de venir à lui. Aussitôt nous vîmes monter sur ses basses-vergues des gabiers qui frappèrent lestement de fausses balancines et des appareils de bouts de vergue. Les crocs des cayornes d'étai furent affalés sur la chaloupe du vaisseau, et bientôt nous aperçûmes, de notre petit corsaire amarré le long du bord au vent, cette chaloupe s'élever au-dessus des bastingages de notre ennemi. «Que diable cet Anglais-là veut-il donc faire, en mettant sa chaloupe à la mer? répétait Ivon, irrité d'attendre qu'on lui ordonnât de monter à bord du vaisseau. Il n'a pas cependant besoin de faire tant d'embarras pour nous amariner, puisque nous voilà le long de son bord comme une poste-aux-choux»[1] Ennuyé d'attendre les ordres du commandant anglais pour grimper à bord du vaisseau, notre capitaine voulut y monter tout seul.—«Be quiet, be quiet, Sir, lui cria le commandant d'une voix rauque et enrouée.—Mais que diable veut-il donc faire, cette espèce de charabia?» répétait encore Ivon.

[Note 1: Poste-aux-choux, nom que l'on donne à bord des vaisseaux, à l'embarcation qu'on envoie à terre chercher les provisions et les légumes.]

La manoeuvre du vaisseau, dont il ne pouvait se rendre compte, ne tarda pas à s'expliquer pour nous.

Aussitôt que la chaloupe du Gibraltar (c'était le nom du vaisseau anglais) se trouva mise à l'eau, sous le vent, une douzaine de matelots descendirent, s'affalèrent à notre bord, tenant à la main les bouts de deux forts grelins, dont ils passèrent les doubles sous la quille de notre pauvre Vert-de-Gris. Quand ces sortes de fortes élingues furent croisées sur notre pont, et que les fausses balancines et les cayornes de dessous le vent furent passées du bord du vent, le vaisseau contre-brassa un peu ses basses vergues: les appareils furent frappés immédiatement sur nos élingues, et, au bruits des sifflet perçans des bossmen, tout l'équipage anglais, courant sur le pont et riant aux éclats, se mit à hisser en l'air notre corsaire et nous, à la place de la chaloupe qu'on venait de débarquer!…. Notre indignation ne peut se peindre. Traiter un corsaire français comme la poste-aux-choux d'un vaisseau! Nous essayâmes en vain de sauter de notre navire sur le pont du Gibraltar; impossible: des sentinelles nous empêchèrent de quitter notre poste. La place de la chaloupe, qu'avait prise le Vert-de-Gris, entre le grand mât et le mât de misaine du vaisseau, était tout juste la mesure. Le commodore anglais avait décidé que nous serions conduits ainsi, à bord de notre bâtiment même, jusqu'à Plymouth. La consigne fut suivie.

On se ferait difficilement une idée de notre position humiliante, et des tristes réflexions qu'elle nous suggérait. Quelle figure allions-nous faire à Plymouth, devant une foule attirée par le spectacle d'un vaisseau anglais, débarquant un corsaire français, avec tout son équipage, comme on débarque un canot-major ou le canot d'un commandant! Ivon, transporté de rage, voulait se tuer. Nous l'avions amarré, pour l'empêcher de se jeter à la mer ou de se donner un coup de poignard. Chaque fois qu'il voyait paraître le commandant ou un officier anglais, sur le gaillard d'arrière et près du grand mât, il l'injuriait, l'insultait, jusqu'à ce que la rage lui eût fait perdre haleine.

Nous arrivâmes bientôt à Plymouth, sur le Gibraltar, ou plutôt sur notre corsaire, porté par le vaisseau anglais.

5.

PRISONS D'ANGLETERRE.