Captivité.—Vices et amours des Prisons.—Les forts à bras.—Les corvettes, les Laïs, les Romains, et les raffalés.—Notre Introduction.—Morale d'Ivon.—Autres amours.—Tentative d'évasion.—Le tron est vendu.—Madame Milliken.

Tant qu'il restera un souvenir chez les nations policées, on se rappellera avec horreur les prisons d'Angleterre, cloaques infects où des milliers d'hommes allaient s'entasser sous la main de la vengeance, pour oublier dans l'excès du malheur et des privations, tout ce qui fait la civilisation et l'humanité.

Ces théâtres affreux d'une captivité et d'une proscription de chaque jour, situés aux environs de villes opulentes, répandaient au loin l'air impur qui s'exhalait de leur sein; à une lieue des prisons, la terre cessait de produire, frappée qu'elle était de stérilité; et les oiseaux mêmes fuyaient l'atmosphère empestée qui enveloppait ces vastes charniers d'où un murmure confus s'échappait comme ces plaintes qu'on dit sortir des entrailles de l'enfer. C'était là que des masses de Français expiaient le tort d'avoir servi leur patrie et le chef qu'ils avaient choisi pour les gouverner.

On a déjà dit les incroyables tortures que pendant onze ans avaient eus à subir les mille ou douze cents prisonniers qu'on enfermait à bord de chaque ponton. Je ne parlerai ici que des prisons de terre.

Deux ou trois grandes casernes, dans lesquelles on aurait logé à peine cinq à six cents soldats, suffisaient pour emprisonner trois à quatre mille Français. Des morceaux de toile suspendus dans tous les sens, depuis le pavé jusques à la toiture de ces édifices délabrés, servaient de lits aux captifs; quatorze onces de pain noir et six onces de mauvaise viande ou de morue putréfiée, étaient jetées chaque jour à chacun d'eux; c'était leur nourriture.

Une veste et un pantalon de serge jaune, marqués au coin du roi d'Angleterre, leur était donnés pour braver la rigueur des hivers pendant plusieurs années. On leur permettait à certaines heures du jour, d'aller respirer l'air dans la boue d'une grande cour non pavée, entourée de murs sur lesquels veillaient les impassibles sentinelles préposées à la garde de la prison; mais lorsque le soir de l'été venait, avec ses douces émanations, porter la fraîcheur dans le Pré (c'est ainsi qu'on nommait la cour de la prison), les geôliers avec leurs clefs énormes, les soldats avec leurs longues bayonnettes, faisaient rentrer comme un vil troupeau, ces groupes d'hommes qui demandaient à jouir encore d'un air moins impur que celui qu'ils allaient humer avec la mort, dans les étables où on les parquait pour la nuit.

La captivité est sans doute un supplice horrible pour ceux qui n'ont commis d'autre crime que celui d'avoir succombé en combattant loyalement; mais il était encore, dans les prisons d'Angleterre, un mal plus horrible à endurer que celui d'une réclusion sans espoir; c'était le spectacle de la dépravation, que les privations de toute espèce engendraient au milieu de tant d'hommes entassés, pêle-mêle, avec toutes les passions et les vices qui fermentent, qui se déchaînent au sein des cloaques où l'on persiste à établir son règne.

Les gens qui ont été assez heureux pour ne pas être témoins des excès auxquels peut s'abandonner la nature humaine, livrée sans frein à ses instincts les plus grossiers, se refuseront toujours à croire des rapports que l'on pourrait supposer dictés par l'exagération ou la misantropie. Mais la vérité est là, et il ne suffit pas de la contester froidement pour l'anéantir: elle ne doit pas épargner notre malheureuse espèce, ni cacher à notre délicatesse les faiblesses auxquelles peut descendre cette humanité, que par une erreur, qui même est aussi une faiblesse de plus, nous nous obstinons à regarder comme une nature privilégiée.

Un vice honteux, dont le nom seul est un outrage à la pudeur, un vice que l'antiquité a chanté et que la barbarie tolère aujourd'hui à peine, régnait avec frénésie dans les prisons. J'ai vu des actes de mariage, gravement rédigés et signés de bonne foi, dans des lieux où il n'y avait qu'un sexe. J'ai vu, enfin, des asiles de prostitution ouverts à la frénésie de la corruption, au milieu d'une société de captifs, si l'on peut appeler société une foule de malheureux enchaînés comme des tigres dans un repaire effroyable. J'ai vu des jeunes gens se donner la mort en duel, en se disputant les faveurs de ceux qu'ils appelaient leurs maîtresses. Il y avait enfin, en prison, de l'amour, des mariages, des rivalités, des infidélités et de l'adultère; et cependant, comme je l'ai fait déjà remarquer, il n'y avait là qu'un sexe!

La force physique avait parmi les prisonniers ses privilèges, ses flatteurs et ses victimes. La brutalité, sous ses formes les plus hideuses, opprimait là le droit, la nature et la pudeur.