Les athlètes, rois de ces cachots impurs, composaient une espèce de corporation: on les nommait les forts à bras.
Les forts à bras obtenaient leur titre après avoir fait leurs preuves à la force du poignet, et après avoir terrassé ou tué leurs adversaires. Les vainqueurs étaient portés en triomphe et promenés sur le bouclier, dans toutes les salles de la prison, musique en tête, et la foule de leurs admirateurs en queue. Ils étaient alors admis dans la bande privilégiée des tyrans du Pré.
Ils s'attribuaient la surveillance des jeux de hasard: leur intervention mettait fin aux débats entre les parties contendantes, et ils s'emparaient quelquefois même des pièces de tous les procès, qu'ils suscitaient et dont ils s'arrogeaient fièrement la connaissance.
Les Corvettes (qu'on me permette ce mot depuis long-temps consacré) employaient toutes les ressources de leur dégoûtante coquetterie, pour plaire aux forte à bras. Ces messieurs, c'est des derniers que je veux parler, accordaient, en échange des faveurs qu'ils obtenaient de leurs Laïs masculines, la protection qu'ils étendaient sur tout ce qu'ils pouvaient trouver de plus odieux et de plus obscène encore qu'eux-mêmes.
La plupart de ces gladiateurs étaient des gabiers de navires, des matelots, dont la force physique et le caractère brutal s'étaient développés dans l'exercice de leur rude profession. Quelques forts à bras régnaient par la terreur sur la faiblesse, à plus d'un titre: ils étaient maîtres d'armes, bâtonnistes, professeurs de savate ou de boxe. C'est dans les endroits disposés pour les jeux de quilles ou de boules, qu'ils établissaient ordinairement leur gymnase.
Quand une querelle éclatait parmi les prisonniers, ils s'établissaient aussitôt juges du camp, et, pour peu que deux adversaires se montrassent disposés à vider leur différend par les armes, les champions se rendaient dans une salle de la prison réservée aux combats singuliers. Là, les hérauts d'armes remettaient à chacun des combattans un bâton au bout duquel on attachait un rasoir ou une branche de compas; et, en présence de tous les curieux attirés par l'appât du duel annoncé, le sang jaillissait sur l'arène, et le mort ou le blessé était transporté à l'hôpital, lieu funeste où l'avarice présidait encore aux soins que l'humanité, même la plus égoïste, ne peut pas toujours refuser à la souffrance.
Les Romains formaient une classe de parias parmi les prisonniers. Voici l'origine de cette dénomination singulière, sous laquelle on désignait les rebuts des prisons d'Angleterre.
Les jeux de dés étaient courus par les hommes qui, avec une conduite irrégulière, cherchaient une distraction à leur ennui ou à leur misère. Il n'était pas rare de voir les prisonniers risquer sur un coup de paroli jusqu'à leur ration du jour, leur hamac et leurs vétemens, et lorsque dépouillés par la fortune du jeu, de leur habit ou de leur unique pantalon, ils allaient grossir le nombre des raffalés, ils se retiraient avec ceux-ci dans un des coins de la prison, où ils se parquaient avec humilité. Là, couchés entièrement nus sur le sol ou sur de mauvaises planches, et se rapprochant le plus possible les uns des autres, pour avoir moins froid, ils se tournaient à la fois, à certaine heures de la nuit, au coup de siffle de celui qu'il avaient proclamé leur général. Forcés de quitter leur repaire, quand il fallait nettoyer les dalles infectes sur lesquelles ils croupissaient, on les voyait dans le Pré, greloter pendant une ou deux heures, et cacher sous leurs mains tremblantes, les parties secrètes, que les sauvages mêmes ont la pudeur de couvrir d'une natte ou d'une feuille de latanier.
Le gouvernement anglais, sollicité par les commandans des prisons, d'accorder quelques lambeaux qui servissent à cacher l'affreuse nudité de ces misérables, envoya enfin dans chaque Pré quelques centaines de vieilles couvertures, et bientôt on vit se pavaner dans les cours, ces pauvres diables se drapant dans leurs manteaux de laine usée, comme autrefois les sénateurs dans la pourpre romaine. L'épithète de Romains leur fut donnée; elle convenait à leur tournure, et elle tint bon. On ne les connut plus que sons ce nouveau sobriquet.
Mais au milieu de tant d'horreurs, de tant de misère et de tant d'objets dignes de dégoût ou de pitié, les arts et l'industrie, qui s'introduisent avec les Français jusque dans les cachots, venaient apporter quelques consolations aux victimes de la politique anglaise.