La paille, tressée par les prisonniers pour former des chapeaux de femmes, offrait à leur oisiveté un travail dont le produit servait à acheter le pain qui leur manquait. Un homme en s'occupant à faire de la tresse pendant dix à douze heures par jour, gagnait seize à dix-huit sous de France. Ces tresses de paille, achetées par des prisonniers qui les revendaient aux soldats de la garde de la prison, donnaient quelquefois un si grand bénéfice aux marchands en gros, qu'au bout de dix à onze ans, on a vu des négocians de prison, ramasser des fortunes de trente à quarante mille francs, en vivant, même dans la captivité, avec une certaine aisance.

Dans la plupart des prisons, les commandans anglais avaient permis aux captifs d'élever dans les cours de petites cabanes où l'on donnait à manger à la carte. Rien n'était plus singulier que d'entendre un prisonnier, portant sa ration de pain noir sous le bras, demander impérieusement la carte au garçon, qui servait du beef-steak à quatre sous, aux gastronomes et aux Lucullus de cette autre Rome.

Thalie avait aussi ses autels, et même ses prêtresses dans ces tristes lieux où la misère et le désespoir semblaient seuls pouvoir trouver accès: on jouait la comédie jusque sur les pontons. Mais quelle comédie et quelles actrices! Il suffira de dire que les jeunes premières de la troupe des prisons faisaient, parmi les spectateurs, beaucoup plus de conquêtes que n'en comptent les plus jolies danseuses et les premières cantatrices de notre Académie de musique.

Il y avait aussi dans les prisons un autre culte que celui des Muses. D'anciens enfans de choeur, se rappelant la messe qu'ils avaient servie dans leur jeunesse, célébraient tous les dimanches, sous les costumes sacerdotaux, l'office divin, que quelques fidèles venaient écouter dévotement. A Stapleton, par exemple, c'était un officier de l'armée expéditionnaire de Saint-Domingue, qui avait été revêtu des fonctions épiscopales. Un autel peint sur un mur, et terminé par quelques marches en relief, lui tenait lieu de tabernacle: deux ou trois petits mousses l'assistaient dans la célébration de l'office, et répandaient autour de lui les nuages d'encens du sacrifice. Tout cela se faisait sans rire. La nécessité, et le sentiment profond de toutes les privations, sauvaient du ridicule ces réminiscences grotesques des pratiques de la société.

Les sciences exactes et les mathématiques surtout étaient cultivées avec persévérance et succès par quelques prisonniers. Des officiers de marine avaient ouvert, pour les jeunes gens qui désiraient s'instruire, des cours de géométrie, de navigation, de langue anglaise et de grammaire française. Des musiciens se réunissaient pour donner de petits concerts, les danseurs pour monter des bals.

Des jours de fête se levaient quelquefois même pour les malheureux prisonniers. Chaque province célébrait, à une époque marquée de l'année, un anniversaire cher au pays où l'on était né. Les Bretons et les Basques se distinguaient surtout par l'espèce de culte qu'ils avaient voué à la patrie absente. Ces deux peuples de nos provinces sont peut-être parmi les Français, ceux qui conservent le plus long-temps les nuances qui les distinguent des autres populations de la France. Un Breton ne croyait guère avoir retrouvé un compatriote en prison, que lorsqu'il avait serré la main d'un autre Breton.

Un grand nombre d'officiers de marine et de l'armée de terre expiaient dans les fers le tort d'avoir voulu se soustraire, par la fuite, aux vexations auxquelles ils n'étaient que trop souvent exposés dans les cantonnemens. Les marins, en revoyant sous les mêmes chaînes qu'eux les officiers qu'ils avaient pris en aversion, à bord des bâtimens de l'État, se plaisaient à leur faire sentir la supériorité qu'ils avaient acquise sous l'empire de la loi commune du besoin et de l'impunité: souvent on voyait un matelot insulter l'orgueil révolté d'un de ses anciens chefs, pour avoir le plaisir de le battre ensuite, ou de le livrer aux huées de la démocratie de ces sales républiques.

Les militaires cependant surent toujours se préserver de ces déplorables excès. On les voyait même, lorsqu'un de leurs officiers venait partager leur sort, redoubler d'égards envers lui, en raison de son malheur et de l'autorité qu'il avait perdue sur eux. Il n'est pas sans exemple que des soldats aient nourri de leurs épargnes ceux de leurs anciens chefs que le peu d'habitude des travaux manuels réduisait à la ration insuffisante de la prison. C'était la dignité de l'épaulette qu'ils ne voulaient pas laisser tomber, disaient-ils, tant une discipline admirable conservait encore d'empire sur ces hommes que la captivité avait cependant affranchis du joug de toute subordination.

Si l'on avait à déplorer les moeurs intérieures des prisonniers, c'était avec un juste sentiment d'orgueil, du moins, que l'on retrouvait dans leur attitude en face de l'étranger, toute la fierté de la nation à laquelle ils appartenaient encore par un beau côté. Rarement les prêtres émigrés parvenaient dans les hôpitaux à recruter parmi les malades convalescens quelques traîtres pour l'armée ennemie. Presque jamais les prisonniers ne s'abaissaient à solliciter l'aumône des dames ou des gentlemen que la curiosité attirait sur les murs des prisons pour contempler ou pour plaindre les souffrances dont elles étaient le funeste théâtre. Lorsque la nouvelle d'une victoire pénétrait dans ces sombres asiles, c'était au cri de vive l'empereur! qu'elle y était accueillie. Plus les prisonniers enduraient de privations, et plus les souvenirs de la patrie, à laquelle ils offraient leurs derniers sacrifices, semblaient leur devenir chers. En 1814, lorsque, délivrés d'une captivité de onze années, ils retournaient en masses vers Calais, ils donnèrent une preuve bien frappante de leur dévouement à Napoléon détrôné, en répondant par des cris de vive l'empereur, aux cris de vive le roi, avec lesquels des piqueurs anglais annonçaient sur la route l'approche de la voiture qui portait Louis XVIII à Douvres.

La justice, à laquelle toutes les sociétés d'hommes reviennent toujours comme à une règle, si ce n'est comme à une vertu, avait aussi parmi les prisonniers français des tribunaux, un président et des juges. Les causes étaient plaidées et les jugemens exécutés à l'heure même et sans appel.