Le corps judiciaire était composé des notabilités qui, par leur force ou leur adresse, exerçaient déjà une certaine, influence sur la majorité des justiciables. Le chef des maîtres d'armes était ordinairement investi de la présidence de la cour, pourvu qu'il sût lire. L'espace pris à une douzaine de hamacs, et entouré, d'une mauvaise toile, servait de palais et de siège au tribunal. Le prévenu paraissait escorté par les robustes agens de cette force publique, qui résidait surtout dans la force physique de ses exécuteurs. Le plaignant était interrogé, et quand l'accusé était condamné pour vol (la justice ne connaissait que de ce genre de délits), on l'amarrait à une épontille où il recevait dix, quinze, vingt ou vingt-cinq coups de bouts de corde, selon la gravité du délit ou de ses circonstances. Cette pénalité, empruntée à la jurisprudence maritime, était la seule que l'on connût en prison.
C'est dans un de ces gouffres qu'en arrivant à Plymouth sur le vaisseau le Gibraltar, nous fûmes jetés à trois ou quatre heures du soir. Les grilles de la prison américaine furent ouvertes pour tout l'équipage du Vert-de-Gris. Quand devaient-elles se r'ouvrir pour nous!
Il nous fallut traverser une haie de geôliers avant de parvenir à la dernière barrière, contre laquelle nous aperçûmes avec horreur, des spectres vivans qui se pressaient pour nous demander des nouvelles de France.
Ivon, comme je l'ai déjà dit, avait été pris en culottes courtes et en bas de soie; et pendant la traversée à bord du Gibraltar, il n'avait pu, à son grand dépit, changer sa toilette contre un costume plus conforme à sa nouvelle position. En arrivant dans la prison, nommée la Prison-Américaine, il fut obligé de se montrer avec sa parure de bal, aux forts-à-bras, qui promenaient des regards scrutateurs sur chacun des nouveaux arrivés.
—Excusez, dit l'un des athlètes; ne vous gênez pas! Ce monsieur arrive en prison en mollets, et après que le bal est fini.
—Oui, malin, répondit Ivon, et en mollets de seize pouces, encore.
—Monsieur a de la chair de reste, à ce qu'il paraît; mais il lui en dégringolera avant six mois.
—Il en restera encore assez, à celui-là après le dégringolage pour ton chien et pour toi, vilain marcassin! Viens-y mordre, répondit Ivon, rougissant de colère et se flattant le mollet, comme pour allécher son aggressenr.
—Mais, si monsieur veut bien le permettre, nous essaierons un peu, repart le fort-à-bras en jetant son chapeau à terre, et prenant une attitude gymnastique.
Ivon n'était pas très-patient. Peu familiarisé avec les règles académiques de la boxe, il allonge un bras nerveux sur le fort-à-bras, qui lui riposte par un coup de poing sur l'oeil. Ivon ne se connaît plus: criblé de horions, il imprime ses doigts musculeux dans les flancs essoufflés de son adversaire, à qui il fait perdre la respiration; et l'enlevant au sol sur lequel le fort-à-bras cherche inutilement à se retenir, il le jette expirant sur l'arène, par-dessus sa tête qu'il lui a préalablement enfoncée dans la poitrine. Le fort tombe sur le carreau, d'où on l'enlève sans connaissance comme un cadavre, pour aller le faire saigner à l'hôpital ou le déposer mort à l'amphithéâtre.