A peine cette victoire fut-elle remportée, que mon Ivon est saisi par les spectateurs enthousiasmés, qui le montrent triomphant au dessus de leurs têtes, aux prisonniers, avec ses bas de soie déchirés, son visage ensanglanté, et son oeil hors de son orbite. Le soir de son apothéose, le héros Ivon était ivre mort. Il fut reconnu nonobstant pour un des rois du Pré.

Quant à moi, j'attendais paisiblement que l'enivrement de la victoire et de la forte bière se fût dissipé chez mon glorieux ami, pour pouvoir obtenir, par la protection du vainqueur un hamac et une petite place dans la prison. Cette faveur ne se fit pas longtems attendre.

Le lendemain de son succès, il me prit par la main, et eu présence de la respectable assemblée des forts-à-bras, il adressa cette courte allocution à ses nouveaux confrères:

«Je connais les usages de la prison. Mais le premier qui dira un mot plus haut que l'autre à ce petit lapin, qui est un de mes pays, aura affaire à moi Ives-Marie Lagadec de Lannilis. C'est tout, mes amis.»

Chacun me toisa, comme pour prendre bonne note de l'avertissement: jamais il ne m'arriva d'être insulté dans la prison, malgré mes quinze ans, mes cheveux bouclés et ma jolie figure.

En prenant connaissance des êtres de notre nouveau gîte je rencontrai d'anciennes connaissances avec ravissement. Le brave capitaine Arnaudault, qui s'était fait couler sur le Sans-Façon, était devenu marqueur de billard, sous un hangard ou un négociant en paille avait fait élever un établissement. Le fils du capitaine s'était fait professeur de mathématiques. Tout l'équipage du Sans-Façon se trouvait dispersé dans cet amas de captifs; et chacun y gagnait sa vie selon ses moyens, son industrie ou sa friponnerie. Le Capitaine d'armes du Sans-Façon, à qui j'avais enlevé Rosalie, me regarda cinq à six fois de travers; mais, après lui avoir proposé d'arranger notre affaire dans la salle de duel, il me laissa tranquille. Ivon d'ailleurs crut devoir lui souffler dans l'oreille trois ou quatre mots, qui eurent pour effet de me conquérir son indulgence.

Le bon Ivon ne tarda pas à être remarqué par l'autorité, qui cherchait à mettre dans ses intérêts les prisonniers dont le nom exerçait sur leurs collègues un certain empire. On lui proposa bientôt la place de maître cook, et il se chargea volontiers de distribuer la soupe et la ration de pain et de viande, aux homme du numéro 1.

Les principes d'Ivon n'étaient pas toujours fondés sur la morale la plus pure; mais ses calculs, ne manquaient pas toujours de justesse, ni de portée s'ils manquaient quelquefois de scrupule.

«Vois-tu toute cette canaille? me disait-il souvent; eh bien! si je m'avisais de ne pas lui rogner la portion, elle nous mépriserait parce que nous serions trop misérables pour l'éclabousser. Au lieu qu'en faisant mon beurre sur chaque ration, je puis tous les jours payer quelques quartes de bière, et me faire des amis de tous ceux que je vole proprement. Dans le Pré, avec les airs de richard que je me donne, on recherche ma protection. Nous vivons bien et nous faisons envie à tous le monde; ça ne vaut-il pas mieux que de ralinguer et de faire pitié à ce gibier-là?» Et après cela, nous buvions force bière chaude et force gin. Nous nous portions tous deux à merveille.

»Ecoute-moi, ajoutait cependant Ivon, tu es éduqué, Léonard, ce n'est pas pour te flatter, ni moi non plus; mais je ne sais pas lire plus que mon nom, je n'ai pas besoin, au bout du compte, d'être savant; toi, c'est différent, il faut que tu apprennes encore quelque chose si c'est possible. Il y a des génies en prison: deviens génie comme eux, tant que tu pourras, et je paierai ton apprentissage; car plus tu dépenseras, plus la ration des pensionnaires du numéro 1 sera petite. Ce n'est pas ça qui me gêne. Tu es joli garçon, mais ça n'est encore rien; ce n'est pas avec des femmes comme Rosalie, que nous devons rouler notre palanquin, c'est avec des hommes et de vrais matelots. Ah! si nous pouvions déguerpir de ce chien de domicile forcé!» Et en disant ces mots, Ivon poussant de gros soupirs qui soulevaient sa poitrine, regardait les murs de la prison.