Vers le soir, un navire qui courait le cap à l'Ouest, et qui paraissait se diriger sur nous, nous arracha, par la crainte, au sentiment de nos souffrances, mais pour nous faire éprouver une anxiété plus pénible encore que toutes ces privations qui au moins n'avaient pas été sans espérance. Nous songeâmes d'abord à fuir, mais comment et par quels moyens! Nous abattîmes l'aviron qui nous servait de mât de misaine, pour être moins facilement aperçus ou observés. Peine inutile: le bâtiment approchait, grossissait à vue d'oeil.—C'est un Anglais sans doute, m'écriai-je: il faut nous jeter à l'eau pour ne pas retomber dans les mains de ces misérables.—Oui, me répondit avec sang-froid mon ami; mais avant de faire le dernier plongeon, je veux en escofier un ou deux—Ivon, en prononçant ces mots, quitta la barre qu'il tenait, et affila la lame de son couteau, en la repassant sur le rebord d'un des bancs de l'arrière. J'étais aussi désespéré que, dans l'épuisement de mes forces, je pouvais l'être; car il me restait à peine assez de vigueur pour éprouver encore quelque chose.

Plus de doute: la goélette, car c'était une goëlette, nous avait aperçus: elle courait trop directement sur nous pour qu'il en fût autrement. Elle nous atteignit bientôt sans peine. Deux hommes montés sur son porte-au-lof de tribord, se disposaient déjà à nous jeter une amarre: «N'empoigne pas l'amarre, me dit Ivon; laisse-les sauter dans l'embarcation, et pare-toi à saigner, comme un porc, le premier de ces gredins qui nous tombera sous la patte.»

Ses dents claquaient horriblement en prononçant ces mots, auxquels les contractions de sa figure ajoutaient une expression horrible. J'ouvris mon couteau pour un Anglais d'abord, et pour moi ensuite. Le capitaine de la goëlette, monté sur le bastingage d'arrière, fait un commandement que nous n'entendons pas bien d'abord. Le navire met en panne. Envoie ton amarre! crie le capitaine aux hommes placés devant. Ivon me regarde avec un sentiment mêlé de joie et de folie: As-tu entendu? as-tu entendu? s'écrie-t-il, il a parlé français! il a parlé français! Puis, s'adressant au capitaine: Est-ce que le navire est français? A ces mots, et sans entendre la réponse du capitaine, je m'évanouis…. En revenant à moi, je me trouvai couché dans une chambre, entouré des officiers et du chirurgien du bord, qui me prodiguaient, en souriant de mon heureuse surprise, les secours les plus empressés et les plus affectueux. Ivon se promenait sur le gaillard comme si depuis dix ans il avait navigué à bord du bâtiment: son premier soin avait été de demander une chique et un verre d'eau-de-vie, après avoir aidé les gens de l'équipage à m'embarquer à bord, et à hisser notre canot sur le pont de la goëlette.

Ceux qui n'ont pas connu les émotions que je viens de retracer d'une manière si imparfaite, n'ont vécu qu'à demi. Délices de l'amour, jouissances plus vives de l'ambition satisfaite, hasards inattendus de la fortune, vous n'êtes rien pour celui qui a épuisé sur mer cette vie qui n'est qu'une lutte continuelle entre le génie de l'homme et la puissance de l'élément le plus terrible.

Ce n'est que dans les vicissitudes attachées à la carrière du marin, que l'homme peut se faire une idée de tout ce qu'il est susceptible d'éprouver. A terre, la plupart des gens meurent sans avoir pu mettre à l'épreuve toute la sensibilité de leur organisation, et sans avoir senti frémir les dernières fibres de leur coeur. Mais à la mer…. ce n'est que là que l'homme est tout l'homme. Et cependant, voyez quel calme règne, au milieu des scènes les plus remuantes, sur ces mâles physionomies, que le souffle impétueux des tempêtes a halées, et que l'air brûlant des tropiques a bronzées! Mais vous ne savez pas quelles tempêtes profondes cachent ces figures si mâles et si impassibles, ni quels combats agitent ces âmes qui grandissent avec des périls toujours croissans! Vous ignorez combien de victoires ces hommes, que vous croyez si froids, ont remportées sur la peur, sur la mort, qui se montre sans cesse à eux sous ses formes les plus terribles, avant qu'ils ne se soient fait ces visages inaltérables, où vous puisez la confiance et le courage qui vous manquent, contre l'élément que vous voulez braver. Oh! pour qui saurait, en voyant un marin si paisible, dans l'horreur des tempêtes et au moment du naufrage, tout ce qui se passe dans sa tête et dans son coeur, sa figure serait le plus beau spectacle humain que l'on pût offrir à l'admiration des autres hommes!

Le navire la Gazelle, qui venait de nous recueillir, était un aventurier de Saint-Malo. On désignait sous ce nom d'aventuriers les bâtimens qui, armés en guerre et en marchandises, se rendaient à travers les croisières anglaises, dont les deux océans étaient couverts, à l'Ile de France ou aux Antilles françaises. Le nôtre allait à la Martinique; et par un hasard qui nous combla de joie, l'officier qui le commandait se trouva être ce brave capitaine Niquelet qui, quelques mois auparavant, nous avait raconté un de ses coups de main contre deux navires anglais dans la baie de Torbay. Il nous exprima, avec sa franchise accoutumée, tout le plaisir qu'il éprouvait à nous avoir sauvés. Mais nous remarquâmes avec peine que cet intrépide Malouin avait perdu un bras depuis notre courte entrevue à Roscoff; un boulet le lui avait enlevé dans un combat que son corsaire s'était vu obligé de livrer à un brick ennemi. Il nous dit en riant que, forcé de prendre sa retraite, par suite de l'amputation d'un de ses membres, il s'était décidé à ne plus naviguer qu'à demi. Il appelait prendre sa retraite et ne naviguer qu'à demi, ne plus faire la course, et n'affronter que les dangers d'une traversée de quinze cents lieues, au milieu de tous les croiseurs anglais.

La Gazelle avait trente hommes d'équipage, dix passagers ou passagères, six canons et une riche cargaison. Elle marchait supérieurement: c'était un ancien corsaire de Saint-Malo. C'est à bord de ce navire que le sort devait nous conduire à la Martinique, nouveau théâtre réservé aux aventures dont ma vie a été si étrangement semée.

FIN DU TOME SECOND.

TABLE

DU SECOND VOLUME.