Je marche en essayant de modérer la vigueur et la longueur de mes pas, croyant toujours attirer sur moi les yeux de tous les passans, et avoir la foule à mes trousses.
Mon maudit pantalon, que j'avais conservé sous ma robe, retombait toujours sur mes souliers, et je n'osais pas m'arrêter pour le relever. Aucun endroit assez isolé ne se présentait à mes yeux, pour que je pusse procéder sans danger à l'opération que cet inconvénient rendait nécessaire. Enfin, je trouve une rue qui paraissait conduire hors de la ville: je la suis, pendant une demi-heure, et, quoique presque seul sur le chemin, je crains encore de faire une station, pour réparer le désordre de ma toilette. Un homme, en longue barbe rousse, tenant, à la manière des juifs, une petite étale de quincaillerie, sur son ventre, se présente à moi. Ses yeux, sur lesquels j'ose à peine jeter les miens, en pressant le pas, paraissent me fixer avec attention. Je marche plus vite: le juif me suit, en criant, en mauvais français: Une paire de ciseaux, mamezelle, une bonne paire de ciseaux! Au son de cette voix, que je crois reconnaître, je m'arrête presque malgré moi et tout interdit: la longue barbe s'approche, et, après m'avoir bien regardé de nouveau, me fait entendre délicieusement un: Eh! oui, nom de Dieu, c'est bien toi! J'aurais sauté au cou d'Ivon, si celui-ci, par prudence, ne s'était pas reculé de deux pas pour échapper à l'imprudence de mon premier mouvement de joie. Une scène de reconnaissance, sur la grande route nous aurait peut-être trahis: Ivon me l'épargna.
Je lui appris tout. Il me fit savoir que depuis cinq à six jours, il avait pris le parti de venir rôder autour de Mill-Prison, sous un costume de juif, pour tâcher de m'apercevoir aux croisées de M. Milliken, et de me donner ou de m'indiquer les moyens de m'échapper. Tout en causant ainsi nous arrivâmes à Stone-House, petit village situé entre la partie de la ville qu'on nomme Plymouth-City et celle qui porte le nom de Plymouth-Dock. C'était à Stone-House que logeait l'Anglais chez lequel mon ami s'était caché.
Depuis son évasion, l'occasion de regagner la côte de France ne s'était pas encore présentée; et d'ailleurs, comme il me le disait, il n'aurait jamais mais profité d'une bonne aubaine que je n'aurais pas pu partager avec lui. On lui faisait espérer qu'un smuggler qui devait partir de Bigbury ne tarderait pas à venir le prendre, pour le conduire sur la côte de Bretagne, avec laquelle les fraudeurs anglais entretenaient de fréquentes communications. Deux jours se passèrent, sans que nous osassions sortir de notre refuge. Nos ressources pécuniaires se seraient épuisées bientôt, avec le moyen que nous avions pris, de boire force bière chaude et force rhum, pour chasser l'ennui des trop longs momens d'attente; mais Ivon, avant de quitter Mill Prison, avait acheté pour une guinée, une trentaine de faux Pounds, de ces faux billets de banque, que les prisonniers savaient graver avec une habileté que nos meilleurs burineurs n'auraient pas dédaignée. C'était là faire indirectement la guerre au gouvernement anglais, disaient les plus chauds patriotes. En émettant cette monnaie contrefaite, nous risquions de nous faire pendre. Mais dans les pressantes occasions, on n'y regarde pas de si près.
Ennuyés tous deux de toujours boire sans prendre l'air, il nous vint envie de nous promener le soir malgré les sages observations de notre hôte. Le troisième jour de notre nouvelle réclusion, je prends le bras d'Ivon, toujours vêtu en juif, et suspendant avec coquetterie les plis de ma robe dans ma main gauche, nous allons tous deux à Plymouth-Dock. L'entrée d'un spectacle s'offre à nos yeux: on nous propose des billets: des gens du commun entraient à ce théâtre d'assez mince apparence. Nous suivons la foule. Nos billets de seconde nous donnent droit à une place dans des espèces de niches où plusieurs femmes à la mine gaillarde s'étaient déjà assises. L'une d'elles veut prendre l'initiative avec mon cavalier, et lui adresse familièrement des questions auxquelles il se soucie fort peu de répondre. La toile se lève. Des matelots américains, rangés assez près derrière nous, avancent le cou pour voir la scène, que mon large chapeau leur cachait. Dans un de ces mouvemens importuns, l'un des spectateurs curieux pose sur mon épaule sa large main, sur laquelle il veut soutenir le poids de son corps projeté en avant. Un autre, moins attentif à ce qui se passe sur la scène, prend avec moi, et dans le plus grand silence, des libertés qui m'irritent beaucoup plus qu'elles ne m'alarment. Je repousse rudement la main qui s'égare aussi grossièrement. Ivon, à qui mon geste n'échappe pas fait à mon trop galant voisin une mine que sa longue barbe rouge rend encore plus grotesque qu'imposante. L'Américain devient plus pressant, et moi, fatigué d'une obsession à laquelle je n'étais pas encore habitué, j'applique, en me retournant vivement, un grand soufflet sur le visage rubicond de mon audacieux adorateur. Le combat s'engage entre lui et nous: la barbe d'Ivon reste dans la main d'un de nos adversaires; la robe qui cache mes musculeux attraits, n'est pas même respectée; la police intervient: elle s'adresse d'abord aux Américains; l'escalier était là, et par l'effet du même sentiment de crainte, Ivon et moi nous gagnons en quelques pas la porte de sortie, et nous échappons, de toute la longueur de nos jambes, aux suites de la scène que la maladresse de ces imbéciles de matelots étrangers a provoquée si mal à propos.
Des cris se faisaient entendre après notre fuite, à la porte du théâtre que nous venions de quitter si brusquement. La peur d'être poursuivis par les constables auxquels nous nous imaginions nous être soustraits, nous fait prendre une rue pour l'autre. Nous courons toujours: c'est là ce que l'on ne manque jamais de faire quand on croit avoir l'ennemi sur ses pas. Après un quart d'heure de marche précipitée, nous nous trouvons dans les champs sans pouvoir deviner le chemin que nous avons fait, ni celui qu'il nous faudrait suivre pour retourner à Stone-House, et sans oser rentrer à Plymouth-Dock, pour prendre notre point de départ. La mer, que nous entendions mugir sur la côte, nous indiquait le rivage, et l'étoile polaire, que nous apercevions, nous faisait penser que nous devions nous trouver trop Nord. C'est ainsi qu'à terre les marins cherchent toujours à s'orienter, quand ils s'égarent. Ces indices, quelqu'incertains qu'ils nous parussent, nous firent choisir une route opposée à celle que, sans eux, peut-être, nous aurions suivie. En deux bonnes heures de course, nous arrivâmes, non sur le lieu que nous nous proposions de regagner, mais bien sur le bord de la mer, que nous ne cherchions pas.
Le feu de la tour d'Edistone brillait au large, sur les flots paisibles comme le ciel qui le recouvrait. La rade de Plymouth nous restait à droite. A gauche, les sinuosités du rivage nous laissaient voir de petites baies, qui devaient se trouver dans le Sud-Est. Après avoir pris nos relèvemens, selon les données que nous fournissait notre mémoire ou le peu de connaissances que nous avions des lieux, déjà parcourus par nous, Ivon pensa que nous devions nous trouver assez près de Bigbury. Exténués par la fatigue et par les émotions qui avaient accompagné notre marche rapide, nous nous asseyons sur le haut d'une côte, où la mer venait doucement briser ses lames paisibles et régulières.
Nos réflexions, en ce moment, étaient assez tristes. Mes yeux, fixés avec préoccupation sur la grève que nous avions à nos pieds, s'arrêtent sur des embarcations mouillées à une petite distance de la côte. J'appelle l'attention d'Ivon sur ces canots, que la houle balançait près du bord, qui nous semblait désert. Le plus grand calme régnait autour de nous et sur cette côte, que la lueur scintillante des étoiles éclairait faiblement. Mon ami jeté ses yeux d'aiglon, sur l'objet que je lui ai fait remarquer, et, sans me rien dire, il descend, presque à quatre pattes, la montagne sur laquelle nous étions assis: je le suis aussi rapidement qu'il avance. Nous sommes sur les cailloux de la grève, regardant, à droite et à gauche, si personne ne nous voit. En deux minutes nous voilà à la mer, sans nous être adressé une seule parole, sans nous être fait le plus petit signe d'intelligence, et nous nageons tout habillés et le moins bruyamment que nous pouvons, vers l'embarcation la plus rapprochée de nous. Ivon saisit le premier le plabord du canot: j'y monte presque aussitôt que lui. Des chaînes et un cadenas fixaient les avirons et le gouvernail, sur les bancs. La chaîne se brise entre les vigoureuses mains de mon compagnon. Les marins ont toujours un couteau sur eux: c'est leur lancette, leur trousse, l'instrument enfin qui souvent leur sauve la vie. Je coupe le petit câble sur lequel notre canot était mouillé et le vat-et-vient amarré sur le rivage. Les vents sont Nord et portent au large, comme la marée. Nous nous laissons aller en dérive, jusqu'à une certaine distance de terre. Cachés sous les bancs de notre embarcation, pour ne pas montrer nos têtes aux douaniers, qui pouvaient veiller entre les rochers, nous croyons entendre des pas retentir sur le rivage, et des voix se mêler au bruit des flots, qui battent nonchalamment la côte, par intervalles égaux. Mais bientôt, la crainte qui oppresse nos coeurs, s'évanouit avec la brise qui nous pousse vers le feu d'Edistone. Plus rassurés, plus libres d'agir, nous montons alors notre gouvernail: aucune voile, aucun mât n'avaient été laissés dans le canot. Chacun de nous borde un aviron; nous passons près des barques de pêcheurs, en tremblant: des navires louvoient à nous ranger, et renouvellent à chaque moment notre effroi. La nuit, que notre anxiété prolonge, s'écoule lentement, mais s'écoule encore trop vite, à notre gré. C'est lorsque nous n'apercevons plus la terre, dans le nuage noir qui apesantit derrière nous l'horizon, que nous commençons à respirer avec un peu de liberté. Les rêves enchanteurs nous arrivent alors, avec l'espérance. Mouillés jusqu'aux os, n'ayant pas une livre de pain, pas un seul verre d'eau, sans voiles, sans compas, sans cartes, nous nous sentons vivre cependant avec bonheur. La terre du pays semblait être devant nous, et cette mer, qui pouvait nous engloutir à chaque lame, nous paraissait être d'accord avec notre destin, pour nous conduire, sans danger, vers le fortuné pays où nous étions nés.
Que d'idées plaisantes, de mots heureux, d'expédiens ingénieux, on trouve lorsqu'on échappe adroitement à une odieuse captivité! Un aviron placé dans l'emplanture destinée au mât de misaine, devait nous servir de mât. Pour faire la voile, Ivon envergua la robe qui avait favorisé ma fuite, sur un autre aviron placé en croix sur notre mât de fortune; et cette voile, qui avait recouvert les charmes de ma protectrice, reçut bientôt la douce brise qui devait nous conduire vers la terre de la liberté. «Il était dit, s'écria Ivon en voyant cette misaine d'un nouveau genre s'enfler au bout de notre aviron, que ce cotillon-là te ferait plaisir et te porterait bonheur! Va, sois tranquille; si jamais je deviens dévot et avaleur de bon Dieu, je te donne bien mon billet que ce n'est pas le morceau de l'habit d'un saint que je déralinguerai, pour en faire une relique.
Pendant toute la journée qui suivit la nuit de notre fuite, nous naviguâmes avec la brise de Nord de l'arrière, apercevant à chaque instant des navires qui, par bonheur, ne pouvaient voir notre embarcation si peu élevée au-dessus des flots. La faim et la soif surtout nous tourmentaient. Que de fois mon compagnon me répéta qu'il donnerait un de ses doigts pour un seul coup d'eau-de-vie et un morceau de tabac! À ce compte même, je crois que ses deux mains y auraient passé. Pour éprouver moins vivement les angoisses de la faim, il m'indiqua un procédé qu'il avait souvent mis en pratique. Il me fit lui serrer le ventre, aussi fortement que je le pus, avec un mouchoir. Un morceau de fil de caret lui tint lieu de chique; et quand la soif nous pressait trop vivement, nous nous plongions dans l'eau le long du bord, ayant soin de fermer la bouche et de contracter nos lèvres en dedans, le plus que nous pouvions, pour nous rafraîchir sans nous exposer à avaler des gorgées d'eau salée.