Un homme fait aurait, à ma place, trouvé dans la captivité même, un bonheur que beaucoup de gens à bonnes fortunes ne rencontrent pas toujours dans le monde. Une maîtresse belle, agaçante; les soins de toute une famille pour qui j'étais devenu un enfant chéri; des plaisirs, de l'abondance, tout concourait à ma félicité; mais à seize ans, mais avec une imagination dévorante comme la mienne, mais avec des souvenirs comme ceux qui me tourmentaient et avec la passion que j'avais pour une carrière sitôt interrompue, on ne peut être heureux dans l'enceinte d'une prison, cette prison fût-elle un palais enchanté. Les exigences de madame Milliken, et cet empire qu'à mon âge on est forcé de subir quand il est imposé par une femme comme celle à qui j'avais affaire, devinrent un supplice pour moi. Il fallait un aliment à ma bouillante activité, contrariée par l'excès de mon bonheur même. J'étais dans l'abattement, je cherchais à me réveiller, à changer de situation d'esprit, sans savoir trop ce que je désirais, sans me plaindre même de ma position.

Des lettres, de l'argent, un portrait arrivèrent de France à mon adresse. C'étaient des lettres de mes parens, de l'argent qu'ils m'envoyaient; c'était le portrait de Rosalie, de cette bonne Rosalie qui, voulant aussi contribuer à adoucir mon sort, avait économisé vingt-cinq louis qu'elle me priait d'accepter comme un ami accepte quelque chose de la main de sa meilleure amie. En apprenant ma captivité par les papiers publics, elle avait supplié tous les capitaines de corsaire de s'intéresser à elle, à moi, et de m'échanger contre les premiers prisonniers qu'ils feraient à la mer, et qu'ils auraient occasion de renvoyer en Angleterre. Elle avait donné mon nom, mon signalement à vingt capitaines qui lui avaient promis de combler ses voeux. Son portrait, elle me l'envoyait pour que je me rappelasse quelquefois une femme qui ne vivait que pour m'aimer; et puis arrivaient les conseils les plus tendres, les plus sensés sur la conduite que je devais tenir en prison, les protestations les plus vives d'un attachement que l'absence n'affaiblirait jamais.

Ce lettres me remplirent de bonheur et d'impatience. Dans l'excès de ma joie j'allai trouver Ivon, ce brave Ivon, dont Rosalie me parlait aussi avec sa bonté ordinaire. C'était à lui seul que je pouvais confier ce que j'avais de trop dans le coeur. Il reçut ma confidence avec calme. Le maître cook Ivon n'avait pas vu sans quelque déplaisir l'empire que madame Milliken avait pris sur ma jeunesse. Il s'en était expliqué quelquefois entre nous deux, en termes assez peu flatteurs pour ma nouvelle conquête et pour moi-même. Ce qu'il parut voir de plus avantageux dans l'envoi que venaient de me faire Rosalie et mes parens, c'était l'argent, qui pouvait nous procurer les moyens de déserter, et il ne lui fut pas difficile, dans la disposition d'esprit où venaient de me jeter les lettres de notre amie, de me faire accueillir des projets d'évasion. Ivon s'était assuré, par les rapports qu'il avait entretenus à la barrière avec quelques marchands anglais du dehors, les moyens de s'échapper et de se cacher à Plymouth jusqu'à ce qu'il pût trouver une occasion favorable de traverser la Manche et de passer en France. Il ne fallait pour cela que vingt-cinq guinées. Allant chaque matin entre les deux portes extérieures pour remplir les fonctions de sa charge dans la prison, il lui était assez facile de brûler la politesse aux Anglais; mais moi je l'embarrassais: la jalouse surveillance qu'exerçait à mon égard madame Milliken, rendait mon évasion presque impossible. Cependant il fallait tout risquer. Il fut convenu, après bien des irrésolutions, des discussions et des projets aussitôt rejetés que conçus, que mon ami s'échapperait comme il le pourrait, qu'il irait m'attendre en lieu sûr à Plymouth, et que j'irais le rejoindre quand une occasion opportune se présenterait.

Quelques jours après l'adoption définitive de ce plan, mon Ivon avait pris la clef des champs. Resté seul en prison, car il était tout pour moi, je n'eus plus de repos sans lui. Ma situation devint insupportable. Je ne rêvai plus qu'aux moyens que je pourrais employer pour rejoindre celui qui, depuis si long-temps, m'avait tenu lieu de famille, de frère et de patrie.

Madame Milliken remarqua trop bien mes inquiétudes, mon ennui et le vide peu flatteur pour elle, que la fuite de mon compatriote avait laissé dans toute mon existence. Elle redoubla d'empressement, et me devint deux fois plus importune, par cela même qu'elle croyait devoir redoubler de soin, et aussi peut-être par cela que j'étais moins disposé à supporter ses obsessions.

Un jour où elle folâtrait comme d'habitude avec moi, il lui prit fantaisie de me jeter sur la tête un de ses chapeaux, dont elle me noua, avec agacerie, les rubans sous le menton. Sarah trouva que cette coiffure m'allait à ravir, et qu'elle me donnait un air encore deux fois plus fripon. Le bon M. Milliken était absent. Toujours disposée à s'extasier sur la douceur de ma physionomie et la blancheur de ma peau, Madame Milliken appuya sur la remarque de sa femme de chambre, qu'elle trouva fort juste.

—Oh! madame, dit celle-ci, la bonne idée! si nous habillions ce petit morveux-là en femme?

—Quelle folie! répondit la maîtresse; et tout en faisant mine de regarder comme une extravagance la bonne idée de sa soubrette, la dame avait déjà dénoué ma cravate. L'une me passe un schall sur les épaules, après que j'eus défait avec assez peu de complaisance, ma veste et mon gilet. L'autre abaisse et replie en dedans mon col de chemise, non sans faire remarquer encore la blancheur de mon cou. On m'arrange les cheveux sous mon vaste chapeau. On dénoue et l'on renoue une seconde fois les rubans qui le fixent sur ma tête. Il ne manquait plus qu'une robe. Mon travestissement, commencé dans le bureau même du maître de la maison, ne pouvait guère s'achever que dans l'appartement de la maîtresse, et la porte de communication était ouverte. Une robe m'est jetée sur le lit, et, sans attendre qu'on m'indique ce qui me reste à faire pour compléter ma toilette, je devine ce que je dois exécuter sans le secours de mes deux habilleuses. Un des médecins de la prison, homme grave, sentencieux et assez malin observateur, entre en ce moment dans le bureau. La porte du cabinet se ferme sur moi, sans que Sarah ait le temps d'entrer. Sa maîtresse se défiait trop de l'adresse qu'aurait pu mettre sa confidente à m'aider dans les apprêts de ma parure, pour ne pas mieux aimer me laisser seul, au risque de m'habiller gauchement, que de m'habiller bien avec l'aide de sa suivante.

L'appartement dans lequel je me trouvais seul pour la première fois, donnait sur une rue parallèle à l'un des murs de la prison. Ses fenêtres entrouvertes me laissaient respirer un air qui me semblait embaumé: c'était l'air de la liberté. Je regarde dans la rue: personne ne se montre sous les croisées; il n'y avait qu'un premier étage à sauter: j'avais déjà passé ma robe. Ma résolution est bientôt prise. Je me laisse couler le long du mur, me voilà dans la rue, et je me trouve vêtu à peu près en lady, allant je ne sais où, fort embarrassé de mon nouveau costume, et de la tournure que je devais prendre sous une robe qui s'entortillait à chaque pas dans mes jambes.

Ivon m'avait bien donné l'adresse de l'hôte chez lequel il devait m'attendre. Mais comment trouver cette maison? comment, sachant à peine l'anglais, demander sans risquer de me trahir, les renseignemens qui me sont nécessaires? Bah! me dis-je, je courrai toutes les rues de Plymouth jusqu'à ce que je lise sur les maisons du coin, le nom de la rue qu'il me faut découvrir.