M. Milliken, appartenant à une bonne famille, avait eu le tort de choisir son épouse dans un rang inférieur au sien; et en descendant jusqu'à elle, il n'avait pas trouvé dans sa femme assez de ressources pour l'élever jusqu'à lui. Mais son aveuglement était tel, et l'illusion du premier sentiment, qui lui avait fait épouser sa maîtresse, s'était si heureusement prolongée au delà de l'hymen, qu'il croyait encore que l'entraînement qu'elle avait montré pour plusieurs jeunes prisonniers, n'était chez elle que l'effet d'une vertu compatissante, qui devait lui rendre encore plus chère la femme à laquelle il s'était uni en dépit de ses parens. Des désordres enfin, qui étaient connus de tous les prisonniers, étaient encore un mystère pour le plus abusé et le plus content des époux des trois Royaumes-Unis.

Plus la femme me témoignait d'affection, plus le mari se croyait obligé de m'en montrer aussi. Je devins l'enfant gâté de la maison, et quand, le soir, je quittais les deux époux pour retourner à la prison, j'entendais ma protectrice, placée à sa fenêtre, plaindre au bruit des verroux que les geôliers avaient ordre de m'ouvrir, le sort d'un malheureux enfant réduit à passer toutes les nuits dans un cachot. Je ne puis, sans faire d'étranges réflexions sur l'adresse des femmes et l'aveuglement des maris, me rappeler une scène délicieuse entre les deux époux, Sarah et moi.

Ma protectrice voulait m'apprendre à prononcer, en présence de son mari, quelques mots d'anglais, que je répétais avec une incorrection dont ils s'amusaient beaucoup et qui faisait rire Sarah jusqu'aux larmes. M. Milliken, occupé à écrire et tiraillé sans cesse par sa femme qui voulait attirer son attention sur moi, s'impatientait, en souriant de ses agaceries et des distractions qu'elle s'efforçait de lui causer. «Quel dommage, disait-elle, qu'avec une aussi jolie petite bouche, cet enfant-là, M. Milliken, ne parle pas anglais!» Puis, s'adressant à Sarah: «Voyez-donc comme il a les dents belles et les lèvres fraîches! Dirait-on que ce pauvre enfant a déjà tant souffert?»

Ce pauvre enfant, oui je vous conseille de le plaindre! répond Sarah! Ce pauvre enfant! c'est un petit pirate… Si vous saviez ce qu'il a déjà fait, le mauvais petit drôle! On m'a conté qu'il avait fait sauter tout un bâtiment en l'air.

—En effet, dirait-on, repart madame Milliken en me dévorant de ses beaux grands yeux noirs, que si jeune, si doux, et avec sa jolie mine si caressante, ce petit damné ait déjà couru les mers, affronté mille dangers?… Quel dommage que la mort eût frappé une tête comme cela!… Mais voyez donc, madame, reprend Sarah, s'il n'a pas l'air de la plus innocente des filles, avec ses longs sourcils, ses regards à moite baissés et ses joues rosées comme une pêche…

Le bon monsieur Milliken souriait des remarques significatives de sa femme avec un air qui semblait dire: Vous êtes toutes les deux plus enfans que cet enfant-là. Sarah me donnait de petites tappes bien mignardes, bien irritantes sur la tête, et sa maîtresse la grondait avec douceur, en lui disant qu'elle finirait par me faire mal. Et moi, heureux de toutes ces folles cajoleries qui m'encourageaient, j'oubliais mon travail, j'embrassais à la dérobée les mains agaçantes de ma bienfaitrice, et j'allais presque jusqu'à ne vouloir plus penser à Rosalie. Bientôt je poussai l'audace jusqu'à hasarder, en folâtrant, un baiser qu'on me pardonna en riant. Plus tard enfin on fit plus que de me pardonner mes gauches tentatives. On les provoqua. Et Rosalie! Rosalie!… je ne l'oubliais cependant pas; j'éprouvais même, au sein d'un bonheur qu'elle ne m'avait pas encore fait connaître, que cet amour qui ne s'efface jamais du coeur date de la première femme que l'on a aimée et non de celle qui la première ne vous a plus rien laissé à désirer.

Oh! qu'avec l'expérience que j'ai aujourd'hui, je plains les femmes qui cherchent à s'attacher un jeune homme, en jetant pour la première fois dans ses sens surpris, cet étrange délire après lequel il n'est plus d'illusion! Si les plus coquettes savaient ce que nous éprouvons après avoir connu les premières faveurs qu'on nous accorde, elles ne chercheraient plus bien certainement à nous fixer, en ravissant à leurs rivales l'occasion de ne plus nous laisser rien à espérer. Combien la satiété suit de près nos premières conquêtes!

6.

L'ÉVASION.

Nouvelles de France.—Nous brûlons la politesse aux Anglais.—Une bonne idée.—Le spectacle.—Le cotillon-misaine.—Heureuse rencontre en mer.