Peu de jours, en effet, après notre malheureuse tentative d'évasion, le commissaire me fit demander, à ma grande surprise. Je croyais que c'était pour me remettre quelques lettres de France, arrivées par les parlementaires, qui, alors, entretenaient encore des communications entre les deux pays. Il s'agissait de tout autre chose.

—Savez-vous écrire? me demanda M. Milliken, en assez bon français.

—Oui, monsieur le commissaire.

—Voyons, tracez-moi quelques lignes sur ce papier.

Le commissaire trouva que j'avais une assez belle main. Il me dit qu'ayant besoin d'un commis pour tenir le rôle des prisonniers, il obtiendrait, comme il l'avait fait déjà pour quelques jeunes gens, la permission du commandant, de m'employer dans ses bureaux, et que je n'entrerais dans la prison que pour y coucher; mais que, du reste, je resterais soumis à la surveillance, qui ne permettait pas aux Français de sortir de l'enceinte des murs. J'acceptai, avec reconnaissance, une proposition qui devait adoucir les momens d'une captivité dont je n'entrevoyais pas encore le terme.

Le lendemain de mon entrevue avec le commissaire, je fus installé près de lui, à une petite table, sur laquelle on me fit copier des rôles nominatifs. A l'heure du dîner, une jolie femme de chambre m'apporta quelques friands morceaux sur lesquels je jugeai décent de ne pas assouvir mon appétit, déjà trop excité par le jeûne et le régime de la prison. Quelques jours se passèrent ainsi. Le soir, je rentrais dans le Pré, pour en sortir le lendemain matin, et continuer une besogne qui commençait à m'ennuyer. Mais un pressentiment, qui ne fut pas trompé, me faisait entrevoir, vaguement, le moment où quelque incident heureux viendrait rompre la monotonie de mes occupations.

Un matin, où mon commissaire s'était absenté pour assister à un conseil, à Plymouth, madame Milliken, que je n'avais pas encore vue depuis que j'étais établi dans les bureaux de son mari, vint négligemment feuilleter quelques papiers, près de la table où je m'étais blotti, sans oser lever les regards sur elle. Devinant sans doute, à l'embarras de ma contenance, qu'il fallait entamer la conversation avec moi, pour arracher quelques mots à ma timidité, elle me demanda, en essayant de parler français, si je me plaisais mieux dans les bureaux du commissaire, qu'en prison. Ma réponse, quoique fort pénible, ne fut pas douteuse; mais je la fis sans oser encore lever les yeux. La jolie femme de chambre entra en ce moment: cette jeune camériste de madame Milliken me paraissait avoir avec sa maîtresse une familiarité peu ordinaire. La dame me questionna sur mon âge, sur ma famille, sur quelques unes des circonstances de ma vie, si malheureusement commencée. Quand je lui dis que je n'avais pas encore seize ans, elle s'écria, en jetant sur moi des regards où se peignaient à la fois la bienveillance et la compassion: poor fellow! Et Sarah, sa jolie servante, de répéter: poor fellow! Mon écriture devint bientôt l'objet de l'examen et de l'admiration de ma protectrice, qui la trouva superbe, quoiqu'elle n'eût rien de bien extraordinaire. Madame Milliken me quitta en m'engageant à continuer d'être bien sage, et à lire le Nouveau Testament qu'elle m'avait donné. A ces mots je tirai de la poche de ma veste le livre qu'avait tant dédaigné mon ami Ivon, et que je n'avais seulement pas entr'ouvert deux fois. La vivacité que je mis à montrer ce volume à madame Milliken, parut la flatter, et un good-bye bien affectueux, répété avec une expression très-marquée, me fit comprendre, malgré mon peu d'habitude, que cette première entrevue n'avait pas déplu, et que ma timidité même n'avait pas manqué d'une certaine adresse.

Ce jour-là, mon dîner se ressentit de l'intérêt que je crus avoir inspiré à la maîtresse du logis. Je me trouvai servi comme un prince, et Sarah eut des attentions nouvelles, qu'elle me prodigua avec un sentiment qui me rappelait celui qu'elle avait exprimé, en répétant après sa maîtresse, le poor fellow! Ce poor fellow ne tarda pas à devenir le plus heureux de tous les prisonniers.

Avant d'aller plus loin je dois peut-être dire ce qu'était la femme qui va occuper un instant la scène, dans le petit drame de mes aventures.

Madame Milliken était une belle brune de 25 à 26 ans, fraîche comme presque toutes les jeunes Anglaises, et vive comme il en est peu qui le soient parmi elles. La mauvaise éducation qu'elle passait pour avoir reçue donnait à sa physionomie quelque chose de hardi, qui ne mentait pas. Bonne, capricieuse, indiscrète et passionnée, elle faisait, avec tous ses défauts et deux ou trois excellentes qualités, le bonheur d'un mari confiant et facile, qui la croyait la plus fidèle des femmes, parce qu'il était le meilleur et le plus honnête des hommes.