—On l'escofie, et c'est toujours une petite consolation.
Le trou se minait effectivement chaque nuit. L'issue que l'on voulait pratiquer à l'extérieur devait donner dans un champ, situé à plus de trois cents toises des murs. Il fallait voir avec quel mystère et quelle ardeur les prisonniers passaient les nuits, pour creuser ce souterrain par lequel toute la prison devait s'échapper! Le projet des premiers évadés était d'égorger les sentinelles anglaises dans leurs guérites, et de massacrer tous ceux qui se présenteraient ensuite à leurs coups, si les cinq mille échappés étaient assez malheureux pour ne pas trouver les moyens de gagner la mer. Ivon, comme un des acteurs les plus actifs et les plus utiles, devait passer un des premiers. L'orifice intérieur du trou était recouvert, chaque matin, avec une précaution telle qu'il était impossible aux balayeurs des salles, d'apercevoir les traces de ce travail nocturne.
Un misérable, espèce de fou, qui portait le sobriquet de Jean-Café, et dont personne ne se défiait assez, trahit notre secret et vendit ses compatriotes aux Anglais. Peut-être aussi la joie que les prisonniers firent éclater, le soir où nous devions tous nous évader, décela-t-elle nos projets. En parvenant deux à deux à l'issue extérieure de l'excavation, les premiers engagés furent reçus par un détachement de soldats écossais qui s'emparèrent de tous ceux qui, en sortant du souterrain, croyaient déjà respirer l'air de la liberté qu'ils avaient si chèrement achetée. Dans moins de cinq minutes, les prisonniers pressés dans le boyau firent connaître à ceux qui n'attendaient que leur tour pour les suivre, que le trou était vendu!… Rien ne pourrait peindre l'indignation des prisonniers à ces mots terribles: le trou est vendu! le trou est vendu! Des imprécations effroyables annoncèrent le sort réservé aux traîtres. Ivon, que j'avais accompagné dans l'obscurité jusqu'au milieu du trajet, revint tout pâle; c'était la première fois que je le voyais dans cet état. Il venait de poignarder un soldat écossais au moment où celui-ci voulait l'arracher des bords de l'issue extérieure, pour le jeter au black-hold avec les autres prisonniers arrêtés en s'évadant.
Le tambour battait autour de Mill-Prison. L'alarme était donnée, le tocsin sonnait à Plymouth; les régimens qui avaient couru aux armes, se pressaient autour des murs. On nous cria d'éteindre les lumières dans les salles; personne n'obéit, et les gardes firent feu jusqu'au jour sur des malheureux que les balles venaient percer jusque dans leurs hamacs. Mais les prisonniers menaçaient de tuer quiconque parmi eux éteindrait une des lumières; c'était le seul héroïsme qu'il leur fût permis d'opposer à la rigueur inouie de leurs massacreurs.
Le lendemain de cette nuit cruelle, on permit au tiers des prisonniers de sortir pendant quelques heures dans la cour de la prison. Ces instans rapides furent employés à rechercher les traîtres. Un prisonnier se mit en tête de fouiller Jean-Café, sur le quel on avait commencé à concevoir quelques soupçons: on trouva deux ou trois guinées dans les poches de ce misérable, qui ne vivait auparavant que des aumônes que lui faisait la pitié de ses compatriotes. «C'est lui qui nous a vendus, s'écriait-on de toutes parts: il faut le tuer.—Non, fit entendre Ivon, d'une voix terrible; Il faut auparavant le flétrir.» Et comme si chacun eût deviné l'idée funeste de ce juge inflexible, on enlève cet infortuné qu'on livre à ceux qu'on nommait les piqueurs, et qui, à coup d'aiguilles, dessinaient sur les bras des matelots ces symboles et ces devises ineffaçables dont ils aiment à se tatouer. La tête de Jean-Café est rasée. On l'étend comme un cadavre à disséquer, sur une table; les mains de quatre forts-à-bras retiennent ses membres palpitans, comme dans des étaux, et les piqueurs les plus habiles tracent sur son front, de la pointe de leurs aiguilles rapides, cet arrêt éternel d'une justice atroce: FLÉTRI POUR AVOIR VENDU 5,000 DE SES CAMARADES DANS LA NUIT DU 4 SEPTEMBRE 1807.
Un cri de joie féroce s'éleva à la dernière lettre de cette effroyable inscription. C'était leur proie que les spectateurs impatiens de l'exécution, demandaient avec fureur. A moi le reste, dit Ivon avec une cruauté solennelle qui commandait une sorte de respect même à la rage des assistans. Les larges mains de mon camarade s'étendent sur le supplicié; il l'enlève à moitié expirant au dessus de sa tête; la foule l'accompagne comme si elle suivait un drapeau qu'il aurait arboré. Il se dirige vers un des puits de la cour, et rendu là, le dernier exécuteur de l'arrêt qui était dans les coeurs, précipite le malheureux Jean-Café dans le fond du puits, que tous les prisonniers travaillent à combler de pierres. Chacun voulut jeter un pavé de la cour, sur le corps de la victime.
«Justice est faite, dit Ivon avec calme, en montant sur les rebords du puits, qui venait de servir de tombeau à Jean-Café.»
Tous les prisonniers se découvrirent en signe de satisfaction et de respect pour l'arrêt qui venait d'être exécuté d'une manière si tragique.
Les Anglais apprirent bientôt cette exécution. Ivon ne perdit pas cependant sa place de maître cook; car il faut dire à la louange de nos ennemis, que s'ils se servaient quelquefois des traîtres qu'ils parvenaient à rencontrer dans nos rangs, contre nous, ils ne nous réduisaient pas au moins à la honte de les respecter, ni au désespoir de les épargner. Le commandant de la prison, à qui les geôliers rapportèrent l'événement du Pré, leur répondit: «A leur place, j'en aurais fait autant, et à la mienne, chacun d'eux ferait ma réponse.»
Selon les pronostics des anciens prisonniers, qui savaient la bienveillance que commençait à me témoigner, la femme du commissaire de la prison, je ne pouvais guère tarder à recevoir des marques efficaces de la protection de cette dame, dont le coeur s'était montré déjà fort compatissant pour quelques uns des plus jolis garçons du Pré.