—Et votre avenir enfin?
—Sur mes espérances. On dit que les blonds sont très-rares et fort recherchés dans le pays.
—Grand Dieu, que je vous plains avec votre pacotille!
—Oh! le débit de cette marchandise ne m'embarrassera nullement, je vous assure.
—Pauvre jeune homme! Si le commerce pouvait aller pour vous encore aussi bien que pour mademoiselle de Saint-Amour!… Elle, au moins, a des charmes qui pourront porter intérêt: c'est enfin un petit capital; mais vous?
—N'ai-je pas, comme elle, les charmes de mon sexe? et peut-être qu'en réunissant nos deux industries…
—Allons, fou que vous êtes, si jamais, avec vos moyens personnels de fortune, vous venez à manquer de pain, vous viendrez dîner à bord de la Gazelle, où votre couvert sera mis pendant tout le temps que je resterai à Saint-Pierre. Voyons les autres passagers.
Les renseignemens donnés au capitaine, par nos autres chercheurs de fortune, ne présentèrent rien d'intéressant; tous allaient ramasser de l'or, et ils croyaient déjà toucher à la terre promise…
Niquelet avait tout calculé pour attérir de nuit. Le soir du trente-unième jour de notre navigation, il se plaça en vedette au bossoir de bâbord, et n'en bougea plus. Les matelots se dirent: Courte-Manche (c'était le nom de guerre qu'ils lui avaient donné) sent queuque chose, et le chien a le museau fin et le nez creux. A minuit, on le vit passer rapidement du bossoir vers l'arrière, regarder le compas et ordonner au timonnier de laisser porter un quart sur bâbord. Il a senti queuque chose, c'est sûr, s'écrièrent les matelots, à qui une bouteille d'eau-de-vie, suspendue au grand étai, avait été promise pour le premier qui apercevrait la terre. Au moment même où nous laissions arriver au pas comme l'avait ordonné le capitaine, tout l'équipage découvrit, par le côté de tribord, deux grands navires courant sous les huniers, orientés au plus près, tribord amures. Des feux, allumés dans leurs longues batteries, laissaient voir une filée de sabords que nous aurions pu compter un à un. Rentrons en un coup de temps nos bonnettes, amenons en double nos huniers et la voile de fortune, nous commande à demi-voix Niquelet; et notre goélette, rase sur l'eau avec sa mâture effilée, devint presque imperceptible pour les croiseurs anglais, qui continuaient silencieusement leur route, comme si tout avait dormi à bord, et les équiqages et les navires mêmes «Ils ne nous ont pas vus, ils ne nous ont pas vus! nous dit Niquelet, en se frottant la tête avec un sentiment de satisfaction facile à concevoir. Encore une bonne de parée! Un gros grain noir nous arriva et nous cacha aux vaisseaux anglais, avec nos voiles, qui furent rehissées dans un clin d'oeil après la bourrasque. La goëlette, poussée par le gran, filait de manière à sombrer par l'avant, tant son sillage était rapide et dur. Dès que le nuage, qui nous avait amené cet orage passager se fut dissipé dans l'Ouest, en faisant blanchir la mer, comme si une trombe avait tourbillonné sur notre avant, nous découvrîmes, à peu de distance, les sommets d'une chaîne de mornes, au-dessus desquels reposait une couronne d'immenses nuages. C'était la Martinique.
Je ne saurais dire combien ces scènes si simples sont imposantes pour les marins, et avec quelle profondeur elles se gravent dans leur mémoire. Un navire, échappant par une manoeuvre adroite, ou par un incident heureux, à la vigilance d'une croisière ennemie, est bien peu de chose, sans doute, pour les hommes à qui on raconte cette manoeuvre ou cet événement. Mais, pour peu que vous naviguiez, vous écouterez avec délices le récit d'une de ces circonstances si communes à la mer, et vous concevrez alors que les marins sont rabâcheurs et conteurs, parce que tout est grand et décisif autour d'eux. Rappelez-vous seulement avec quels objets imposans ils sont sans cesse en rapport, avec les flots, les vents, les tempêtes, la foudre, les combats, l'immensité de ces mers, dont une seule lame suffit pour vous épouvanter, vous, fussiez-vous assis sans danger sur le rivage!… N'y a-t-il pas, dans tout cela, assez de sources d'émotions, assez de motifs de narration, pour les entraîner à parler souvent d'eux-mêmes et des incidens les plus mémorables de leur vie aventureuse?