Nous distinguions déjà les lumières des habitations, scintillant à des hauteurs inégales, et disparaissant tout d'un coup, comme ces feux vifs et errans que le voyageur rencontre la nuit dans les campagnes. De vastes nuages se roulaient sur les flancs des montagnes, dont ils semblaient former la ceinture, et au dessus d'eux se dessinaient les formes gigantesques des pitons du Vauquelin. La mer, que l'élévation colossale de ces monts paraissait abaisser au dessous de son niveau ordinaire, battait avec un bruit sinistre les bords irréguliers du Vent-de-l'Ile. Les nues, amoncelées sur la cime des pitons, avaient l'air de se reposer, dans l'inaction de la nuit, de l'affaissement qu'éprouve la nature dans ces climats si pesans, où chaque jour semble être pour elle un jour d'épuisement. Le commandement du capitaine vint nous arracher à cette contemplation et aux réflexions tristes que faisaient quelques uns de nous: car, en abordant ces Antilles, tombeau de tant d'Européens, il n'est guère de marin qui puisse s'abandonner, sans réserve, au doux espoir de revoir encore une fois sa patrie.

Quand le jour vint, avec ses rayons étincelans, éclairer le ciel capricieux et pour ainsi dire passionné, qui se convulsionnait sur nos têtes, la Dominique se montra à notre droite comme un bloc sorti des flots; presque au dessus de notre mâture, s'élevaient à pic des mornes décharnés, dont les flancs portaient, comme de larges blessures, la trace des éboulemens récens qui les avaient déchirés. Le long de ces rivages plaintifs, que la mer ne caresse plus, mais qu'elle paraît miner plutôt avec colère, notre pauvre petite Gazelle glissait comme humiliée de la grandeur et de la splendeur austère des objets qu'une nature nouvelle offrait à nos yeux. Quel sombre mystère paraissait régner dans ces ravins profonds où les nuages allaient s'engouffrer! Quels sons mélancoliques et durs les flots rendaient, en bondissant tumultueux dans les grottes profondes dont ces bords hardis sont accidentés! Et ces bois éternels, brûlés par le soleil et la foudre, battus par les ouragans! et ces cascades impétueuses, jaillissant avec fureur du haut de ces pitons si chauves, pour se briser dans ces ravins recouverts d'une verdure si sombre!

Oh! me disais-je, en voyant pour la première fois la Martinique, si cette île est le reste ou le produit d'une des convulsions du globe, elle ne dément pas son effroyable origine; car c'est sans doute dans une de ces commotions qui ont ébranlé le monde, que cet archipel est resté comme le débris d'un continent, ou comme l'indice d'un des avortemens de la nature!

Nous aurions pu attaquer la Martinique par la passe du Diamant, en gouvernant sur le sud de l'île; mais Niquelet, sachant que les croiseurs ennemis se tenaient plus particulièrement dans cette partie, s'était décidé à faire la passe de la Perle, par le nord, pour atteindre ensuite la rade de Saint-Pierre.

Nos passagers, dès le soir de notre attérissage, s'étaient couchés, comme d'habitude, quelques heures après le soleil; et, ne se doutant pas que nous fussions si près de la fin du voyage, ils n'avaient eu, dans leurs cabines, aucune connaissance de notre manoeuvre, ni de la manière heureuse dont nous venions d'échapper à la croisière anglaise. Quelle fut leur surprise lorsqu'en paraissant sur le pont avec le jour naissant, ils se virent à une demi-portée de canon de l'île, dont l'ombre immense paraissait nous protéger contre l'ennemi que nous avions tant redouté pendant la traversée! Mais au sentiment de satisfaction qu'ils éprouvèrent, en se sentant si près du port, succéda l'impression que devait produire l'aspect sauvage et presque désolant de l'île, sur des gens qui croyaient retrouver dans ces contrées la réalisation des peintures suaves d'Atala ou de Paul et Virginie. Ils nous accablaient de questions empreintes de la pénible émotion qu'ils s'efforçaient cependant de nous cacher. Ivon, ou plutôt M. de Livonnière, vieux routier des Antilles, satisfaisait leur curiosité, et Dieu sait les renseignemens consolans qu'il donnait à nos pauvres passagers!

—Que cette verdure est sombre, monsieur de Livonnière! Comme ces forêts doivent être sinistres!

—Et sans compter les serpens qui vous tuent en cinq minutes, et les mancenilliers qui vous donnent un abri où ce que l'on enfle avant de faire sa crevaison comme un boeuf soufflé, sans comparaison.

—Qu'est-ce donc que cette fumée qui s'élève du haut de ces vilaines montagnes, que vous dites pourtant inaccessibles?

—Cette fumée-là, c'est des nègres marrons, qui font boucaner leur bananes, pour se nourrir comme de vrais porcs; afin de ne pas travailler, les cognes! Ça vous brûle toute une forêt, peur se faire cuire une banane.

—Comme il fait chaud! On respire à peine, depuis que nous sommes près de terre. Est-ce qu'on éprouve toujours cet air humide et étouffant?