Le fort de la Basse-Pointe, en nous voyant approcher, pavillon français en tête du mât de misaine et au pic, hissa aussi son pavillon tricolore. Nous accueillîmes ce signal au cri de vive l'empereur! C'est à ce cri qu'alors on combattait, et que l'on savait mourir noblement… Nous continuions à déjeuner, et le demi-silence de notre repas sur le pont, n'était interrompu que par ces mots que le maître d'équipage nous répétait de minute en minute:

—Déjeunons en double, mes amis, déjeunons en double, pour être parés à nous taper!

Chacun, après avoir lestement expédié son morceau de pain et de fromage, avala son quart de vin, se frotta les lèvres avec le dos de la main, et alla se placer à son poste de combat pour attendre le premier boulet qu'il plairait à l'ennemi de nous envoyer.

Hélas! oui, c'était bien un ennemi que ce brick si bien espalmé, que nous voyions cingler sur nous, avec ses voiles blanches et si bien arrondies par la brise, ses manoeuvres si bien peignées, et sa large batterie jaune reluisant, sur sa joue de tribord, au soleil déjà élevé de quarante-cinq degrés au dessus de l'horizon…. Sans doute qu'il ne tardera pas à hisser son pavillon; car il ne pourra combattre qu'après avoir assuré ses couleurs nationales. Comme tous les yeux épient le moment où l'on verra s'élever sur sa drisse ce pavillon frappé par le timonier que l'on croit apercevoir sous le vent… Pavillon anglais! pavillon rouge! s'écrie-t-on… Et nous encalminés sous la terre pendant que notre ennemi a de la brise pour nous approcher! Oh! combien nous sentions d'impatience dans nos gestes, nos mouvemens, et sous nos pieds agacés de l'immobilité de notre navire!

Le fort de la Basse-Pointe, dont les canons étaient d'un gros calibre, commença le feu; ses boulets sifflant sur notre avant, allèrent tomber autour du brick anglais. Oh! combien on sent augmenter son courage, quand on se voit protégé contre la supériorité de l'ennemi! Nous lâchâmes aussi notre petite bordée criarde après celle du fort, et l'Anglais riait sans doute de la pétarade de nos trois caronades de huit, succédant au retentissement des pièces de vingt-quatre de la batterie de terre. Il se décida bientôt cependant à répondre à notre attaque; mais au même moment une risée, sortant d'un gros morne que nous dépassions, vint aussi enfler nos voiles et coucher le bord de tribord de la goëlette, sur la mer ridée par la pression de la brise frémissante. Conduits à grands coups de canon le long du rivage que nous rangions le plus près possible, nous voyions, sur toute la côte du Prêcheur, les habitans de Saint-Pierre et les dames en parasols, agiter leurs mouchoirs, élever leurs mains vers nous, pour encourager notre résistance. Leurs acclamations venaient jusqu'à nous à chacune des petites volées que nous lancions fièrement au brick, et les boulets qu'il nous envoyait n'effrayaient nullement, en ricochant même jusqu'à terre, les spectateurs de ce combat si inégal. Cette scène, jusqu'alors plus piquante que terrible, acquit bientôt un caractère imposant par une de ces transitions atmosphériques, fréquentes dans ces climats. Le ciel, qui, depuis le commencement de l'action, avait pour ainsi dire souri à ce petit spectacle naval, se voila tout à coup, et vint resserrer en quelque sorte la scène entre la terre et l'horizon, rapproché de nous par l'effet de l'orage qui se préparait. A la lueur des coups de canon que nous tirait le brick, succédait l'éclair qui déchirait la nue, en nous éblouissant. A chaque détonation, le tonnerre répondait par le fracas de la foudre, répété cent fois par, les échos funèbres et sourdement sonores des mornes cachés dans les nuages qui s'abaissaient sur nos têtes. La sombre clarté du jour, plus triste que l'obscurité de la nuit, couvrait autour de nous tous les objets d'une couleur de deuil. La mer, plus lamentable, déferlait sur le rivage: la brise, venant par bouffées, tantôt couchait notre goëlette sur le flanc, et tantôt l'abandonnait tout à coup, pour la laisser se redresser et comme pour la tourmenter. A la riante clarté d'un beau jour, on se bat avec moins d'effroi, parce que l'éclat du soleil semble ôter quelque chose de terrible à l'appareil du combat. Avec l'obscurité de la nuit, on peut aussi se battre sans terreur, parce qu'on ne voit ni le sang qui ruisselle, ni les coups qu'on se porte. Mais combattre sous la foudre qui gronde comme une menace du ciel; mais combattre au milieu d'un orage qui vous dérobe la clarté consolante du jour, c'est la plus rude épreuve que puisse subir l'intrépidité de l'homme de mer.

Livonnière s'était placé à la barre, pendant le combat: c'était le meilleur timonier du bord. Je m'étais mis sous le vent, pour l'aider à gouverner au commandement du capitaine. Un faux coup de barre, donné au moment où une raffale nous arrivait par l'avant, arracha un jurement terrible à Niquelet.

—La barre au vent, toute, foutu imbécile! s'écria-t-il en frappant violemment du pied.

Livonnière voulut répondre; Niquelet lui montra un pistolet: Livonnière se tut.

C'est juste, me dit-il; ce n'est pas le moment de se chicaner, et il est capitaine…. Je lui pardonne; mais il me le paiera.

Louvoyant pour gagner un mouillage sous la batterie d'Esnots qui, majestueusement élevée au-dessus de la surface de la mer, canonnait déjà notre ennemi, nous étions obligés de virer de bord assez fréquemment. Au moment où nous envoyions vent devant pour courir notre dernière bordée, une saute de vent capela avec violence nos deux huniers sur le mât; et ne pouvant changer assez vite nos deux basses voiles et nos focs, à la brise furieuse qui soufflait par notre travers, la goëlette s'inclina sur le côté de tribord. Amène et cargue les huniers! amène la grand-voile! cargue la misaine! coupe les écoutes! criait-on de toutes parts: il n'était plus temps… Je ne me reconnus qu'après être revenu à la surface de la mer: la quille de la Gazelle flottant sur l'eau, fut le premier objet qui frappa mes yeux remplis d'eau de mer. Je nageai pour regagner les flancs du navire chaviré. Livonnière, traînant quelque chose avec lui, y montait de l'autre bord en même temps que moi. Aide-moi! me cria-t-il, en me reconnaissant; aide-moi, Léonard! C'était le brave Niquelet qu'avec effort il retirait de l'eau. Je n'oublierai jamais son premier mot au capitaine, après l'avoir aidé à se cramponner et à enfourcher la quille de la Gazelle: «Vous m'avez appelé imbécile, il n'y a pas une minute, capitaine Niquelet; mais je suis bien aise tout de même de vous avoir sauvé la vie.» Le premier mouvement du capitaine, à cheval sur la quille de son bâtiment sombré, fut d'embrasser notre généreux ami. Cette accolade, donnée au milieu des flots, dans cette position et sur le lieu de cette scène, ne sortira jamais de ma mémoire.