Quelques uns de nos pauvres camarades parvinrent aussi à se sauver comme nous venions de le faire. Les plus alertes et les meilleurs nageurs, qui étaient parvenus les premiers à gagner la quille de la Gazelle, se remettaient à l'eau et rôdaient en plongeant autour de la coque du bâtiment, pour tâcher de sauver ceux qui avaient disparu sous les vagues. «Gare aux requins, leur répétait Niquelet, gare aux requins, mes amis!» Et en effet, ce terrible animal, qui épie sans cesse les navires, pour profiter de tous les événemens qui peuvent lui offrir une proie, ne se montre jamais plus fréquemment à la surface des flots, que lorsque l'orage s'appesantit sur les mers des Antilles. Le grain horrible au sein duquel avait disparu la Gazelle couvrait encore la terre. A dix brasses de nous, nous n'aurions pu distinguer aucun objet. Quelle position affreuse!… Aura-t-on vu à terre chavirer notre goëlette? Le grain va-t-il se dissiper? Et si le temps allait devenir plus mauvais!… C'est au milieu de ces réflexions déchirantes que nous passâmes une demi-heure, qui nous parut un siècle d'angoisses… Mais le dévouement des créoles avait veillé sur nous; des cris se firent entendre, nous y répondîmes, sans savoir d'où ils partaient. Sont-ce les embarcations que le brick anglais aura mises à la mer après avoir vu notre naufrage? Ne seraient-ce pas plutôt des pirogues venues à notre secours?… Nous fûmes bientôt tirés de cette cruelle incertitude: c'étaient des pirogues! Les colons qui les montaient, en nous apercevant, crièrent à ceux qui les suivaient: Les voilà, les voilà! Victoire! Victoire!… Et les nègres canotiers, aux sons de leurs lambis et de leurs cornemuses, retentissant au loin, annoncèrent aux habitans de St-Pierre que nous étions sauvés.

9.

COURSE
DANS LES DÉBOUQUEMENS.

Saint-Pierre-Martinique.—La négraille.—Le capitaine Doublon et le corsaire le Requin.—La partie de tric-trac.—Les habits de femmes.—Le bal et la prière à bord.—Les bègneoles.—Nouvelle prise.

Quelle arrivée que la nôtre à la Martinique! Sur la quille de notre navire et sous le feu d'un brick anglais! mais avec quelle touchante hospitalité les créoles nous accueillirent! Tous s'empressèrent de nous offrir un asile, des vêtemens et de l'argent. Une fois remis des fatigues et des émotions de notre naufrage, nous nous comptâmes, et, sur trente hommes d'équipage et dix passagers, nous vîmes avec douleur que quinze marins seuls avaient échappé à la mort. Le beau jeune blond, qui s'était embarqué en pacotille, et mademoiselle de Saint-Amour, qui venait à la Martinique pour changer d'air, s'étaient noyés. La lame apporta sur le rivage, quelques heures après notre malheureux événement, les cadavres de nos pauvres compagnons, mutilés par les requins, pour lesquels ils étaient devenus une pâture. Le lendemain de notre débarquement à St-Pierre, il nous fallut assister aux funérailles de tant de victimes. Cette lugubre cérémonie sembla couvrir toute l'île de deuil, et remplir d'affliction tous les coeurs.

En parcourant, pour prendre connaissance des lieux, les rues de la ville de St-Pierre, surnommée le petit Paris des Antilles, je fus surpris de sentir, avec l'air brûlant qu'on y respire, une odeur fade qui me soulevait le coeur. M. de Livonnière, que j'interrogeai sur la cause de cette sensation désagréable, me demanda de quoi je voulais parler?

—Mais de l'odeur qui me suit partout! lui répondis-je.

—Tu sens l'oignon frit, n'est-ce pas? me dit-il avec une expressive contraction de nez.

—Eh! oui sans doute; quelque chose comme ça.